mercredi 20 juillet 2016

Retour sur images







JACQUES  GRUBER





RETOUR

SUR

IMAGES


Liste des textes

Maladie d'enfance, p. 5
Premières visions, p. 6
Années décisives, p. 9
La fin de l'enfance, p. 11
Guerre, p. 14
Gagner la paix, p. 20
Dans la modernité, p. 22
Le courage de terminer, p. 24


Feuilles détachées
L'Aar, p. 27
Le Rhin, p. 29

En Moselle, p. 31 


mes recueils de poésie :

Un Signe dans la vie
Le Matin vient déjà
Sveltes poèmes
Un existence poétique actuelle
Étoiles sur un fond noir
Mes Théâtres
Le Bons sentiments

Retour sur images

page 5

Maladies d'enfance

Je me vois, petit garçon
de quatre ans à peine,
dans une maison
qui n'est pas la sienne,
en sanglots et recroquevillé
dans l'angle de l'escalier,
il regarde le corps sans vie de sa mère
passer sous ses yeux de misère ;
il aurait besoin d'une parole forte,
tout le monde se tait,
fenêtres et portes
ont beau s'ouvrir et se fermer,
pas un mot ne sort d'elles ;
deux hommes l'emportent,
dans un linceul
blanc,
seul
s'entend
le bruit de leurs semelles,


*


C'est un garçon de sept ans,
malade,
couché, fiévreux, timide,
privé de promenade,
pendant plusieurs mois,
sa chambre donne sur la cour des domestiques
il a pour toute distraction
un grand tableau
d'hortensias roses
qu'il peuple d'êtres et de choses,
féériques.
La nuit ne lui apporte rien de bon,
elle n'est que trop
habitée par les émois
que lui causent les cauchemars
jusqu'à le sortir de son lit,
dans le grand appartement,
du boulevard des Invalides,
à Paris.

Il n'a déjà plus de mère
et n'aura compris
que bien au-delà de tout délais
combien son père,
taciturne et sévère,
le chérissait.

Jacques Gruber  été 2016

page 6

Premières  visions

Jours lumineux,
dans l'obscurité,
parce que je le veux,
vous êtes ma vérité.

Huit ans,
où l'on aime les jeux,
convalescence,
au Bois Fleuri,
en Suisse
au milieu
d'autres enfants.
Chaque nuit,
dans l'obscurité,
je suis attaqué
par mon voisin
de chambre,
je me bats avec mes poings,
au porridge du matin
mes membres
sont endoloris.

On nous fait un semblant de classe,
dictée, calcul, dessin,
ce qu'il faut,
 et j'ai réussi
à m'ouvrir la cuisse
à vélo,
puis nous sommes astreints
à la longue patience
des siestes à voix basse
que nul n'enregistre,
on bronze sur la terrasse,
je parle avec le fils d'un ministre
du Venezuela
(mais pas de la zarzuela).


page 7


Le printemps s'amorce,
la neige a des lapsus,
 - la tiédeur lui  cause des tracas -,
elle laisse place aux crocus.

Jour après jour
les soins redonnent de la force,
et nous faisons quelques pas
aux alentours.

À Pâques,
mon père est venu de Paris,
exprès pour moi,
je suis heureux de le voir
avec des chocolats
sous son mouchoir,
c'est mon premier cinéma
avec Ben-Hur, il va de soi.

C'est là que j'ai
la révélation
toute prête
des narcisses et des jonquilles,
étalés
comme des pagnes,
au mois de mai,
sur les flancs des aiguilles
et, quand la prairie cesse,
des rhododendrons
d'alpage,
qui dressent leurs crêtes,
page 8

tels les coqs-de-bruyère,
au bord des lacs de montagne,
 plans argentés,
reflets des sommets,
 scrupules
que le glacier laisse
quand il recule.
Je les avais déjà regardés,
là je les ai vus
et ce regard ne cessera plus.

Le petit train
de la Gruyère
 chenille
avec entrain
parmi les pâturages
et les étables,
un nuage affable
oscille
du côté  des Diablerets.

Au palace,
pour le déjeuner,
au reste assez frugal,
une tulipe noire
décore
la table,
à notre place,
vase soliflore
que j'imagine de cristal.

J'aimerais croire
que cela va durer,
mais, malgré l'atmosphère,
l'amour informulable   
de mon père
laisse un goût de moitié-fait
à ce souvenir inoubliable.



Jacques Gruber  été 2016

page 9
Années  décisives

Une fois rétabli,
j'avance
à tous égards,
dans mon enfance
dont je n'avais senti
que le seuil,
je découvre enfin
ses repères
- non sans des retards
         que je ne rattraperai jamais -     
à la maison, d'après mon père,
je suis le boute-en-train ;
promenades :
Musée Rodin,,
bronzes impavides
du Trocadéro, Esplanade,
toujours en vue du signal doré à l'or fin
de Saint Louis des Invalides ;
habitués des fauteuils
tout autant que des bancs publics,
toujours comme il faut,
ni deuil,
ni chic,
ni défaut ;
avenue de Breteuil,
on croise des abbés
en soutane,
coiffés de leur chapeau,
des nurses qui promènent des bébés,
sous un voile diaphane,
dans des landaus,
une automobile
aux flancs blancs
se faufile
entre des fourgons
peu flambants
du style

Vins et charbons ;
au Champ de Mars les arbres sont bleu de Prusse,
le ciel brille,
orange,
intense, artificiel,
la Tour Eiffel
n'est plus qu'une résille,
des gouvernantes nous ont à l'œil,
l'une d'elles, avec un accent russe
bien étrange,
me relate, par épisodes,
l'affaire Stavisky
dont le récit
qui accompagne nos petits exodes,
me passionne,
au Jardin 
du Luxembourg
avec son bassin
où l'eau
que  j'affectionne
fait des cerceaux
sous la statue de Strasbourg
aussi sévère
que la chaisière
qui nous réclame notre écot..

Je me vois, louveteau
de dix ans,
seul à me débrouiller
 dans les correspondances
du métro,
avec les plans
page 10

affichés en série
par la Régie
dans des cadres de faïence,
luxe digne d'une galerie
que je ne manque pas d'apprécier.

Mon parrain m'a offert
à l'occasion
de mes douze ans,
un Nouveau Testament
avec les Psaumes,
petit livre de poche
sur papier bible
qui tient dans ma paume
où il aura beaucoup souffert ;
cadeau qui pourrait sembler risible,
mais il m'accroche,
pour moi, ce sera l'élection.



Jacques Gruber  été 2016

La fin de l'enfance

Les filles,
serrées à la taille d'une martingale,
vont au lycée Victor Duruy,
où s'instruit
l'essaim des jeunes demoiselles
de bonne famille
du Septième cultivé,
(Le 7ème Arrondissement de Paris où habitent des familles opulentes)
Institution parisienne
où la surprise se renouvelle
de trouver l'un des beaux jardins privés
de la capitale.
Mon frère et moi
allons à l'École Alsacienne.
C'est le choix
de l'ouverture, mieux que du refuge.
Les maîtres sont des aides
plus que des juges
de nos capacités
intellectuelles
et nous découvrons
la responsabilité
individuelle
qui nous y précède.
Au fur et à mesure
que l'on monte d'une classe
on change de cour pour la récréation,
la dernière
ouvre sur un coin de verdure
qui ne va pas jusqu'au gazon,
mais offre à la vue un plus vaste espace
réservé aux bacheliers et bachelières,
car ici, les filles côtoient les garçons.

Chaque soir,
notre père a pris l'habitude
de venir nous chercher,
après les devoirs
que nous avons rédigés
 à l'étude,
suite à la classe,
nous l'attendons dans l'entrée de l'École,
puis, délaissant le bus qui roule sans rail,
 nous descendons
à pied,
le boulevard Montparnasse,
 en entier,
pas toujours anodin,
ses cafés de renom,

page 12

la Coupole, la Rotonde, le Dôme,
au carrefour Raspail,
la statue de Balzac par Rodin
que j'estime frivole,
une colonne Morris annonce
un spectacle nouveau :
Le Cinquante et unième Psaume,
mais je sais déjà que c'est faux,
il n'y en a que cent cinquante,
je m'efforce à la parole
mais entre mon père et moi,
rien ne se décante,
nous ne savons que dire ;
avec l'âge, il n'a pas pris une once
de poids,
il garde sa stature,
aujourd'hui encore, j'admire
son écriture
et sa façon de marcher.

Parmi les images
que je conserve le plus volontiers,
il y a celles de ces visages
qui apparaissaient
peu à peu,
à la queue-leu-leu,
quand mon père
tirait des photos
mini-format
Leika,
sans équivalence,
sous la lumière
rouge
de ce cabinet clos
où il ne fallait pas que je bouge
pendant qu'il les agrandissait,
dans un grand silence, 
les séchait,
suspendues avec des épingles-à-linge
métalliques,
alors que je n'étais,
qu'un jeune singe
présumé sympathique.

Je me souviens,
avec des yeux d'enfant,
comment,
de retour de la chasse,
il disposait ses lièvres et ses lapins
auprès des bottes de persil,
et il ouvrait la culasse
de son fusil,
puis il allait s'asseoir
et j'aimais retirer ses guêtres
et ses brodequins
mais j'ai dû beaucoup le décevoir.

Il ne s'agit pas d'un caprice,
mais sa formation
était celle d'un ingénieur,
c'était un homme d'affaire,
or je suis inapte à  l'exercice
de toute gestion
et je suis littéraire.


page 13


C'est lui qui m'achetait
des lodens forêt noire,
et m'a longtemps obligé
à porter des culottes courtes
avec des bretelles,
un accessoire
qui me donnait l'air tourte
aux yeux des jeunes baigneuses
de Saint-Palais,
 étaient-elles
dédaigneuses !


Au même moment,
alors que la mode était, chez nous,
aux pantalons de golfe,
à l'autre bout,
c'était celle du prénom d'Adolphe.

Jacob, autant dire Israël,
était le prénom masculin
du côté de ma  mère,
David, du côté de mon père,
avec mon frère et mes sœurs
nous  chantonnions
en chœur,
avec conviction
ce refrain
sempiternel :
David n'avait rien que sa fronde
pour lutter contre le géant,
mais dans son cœur d'enfant
habitait une foi profon-on-de,
il savait bien que l'Éternel
sauverait Israël.


Un beau matin,
j'ai passé un bras
au travers d'une vitre
on m'a mis des points,
un drap
pour bandage,
je ne fais plus le pitre,
je me rends intéressant
sur la plage.
avec mon pansement.

 À notre frontière
qui allait être gommée,
Hitler, médiatique,
vociférait à tous les micros
et la terre entière,
lors des Jeux Olympiques,
assistait au déploiement
des futurs kapos
à croix gammée.





Jacques Gruber  été 2016
page 14

Guerre

Les défaites de la France,
marquées du signe d'Anubis
- nul n'est humain
s'il n'a conscience de sa fin -
ont jeté notre père
dans la désespérance *
qu'exaspère
une dénonciation antisémite.
L'aîné de ses fils
va supporter la suite :
les procédures se poursuivent,
jusqu'à la mort et au-delà,
j'affronte une "saison en interstice"
mince espace entre la vie ou la déportation,
interrogé par la Milice,
sans peur,
avec la naïveté d'une rose blanche,
alors que c'est là que tout s'enclenche,
et que tourne le sort,
sous les combles du Commissariat
aux affaires juives,
puis relâché,
tenant ainsi mes frère et sœurs
éloignés
des camps de la mort.

* Encore enfant, en 1870, mon père a quitté l'Alsace avec sa mère devenue veuve, pour ne pas devenir allemand, il a fait la guerre de 14-18 dans les rangs français, il a été décoré de la croix de guerre, la défaite de 1940, le retour de l'Alsace en terre allemande, les privations, l'âge venant, l'ont profondément affecté.


J'ai vu à la télévision,
récemment,
le tunnel de Dora
où notre cousin,
cousin germain,
André
a été déporté,
supplicié,
tué,
 alors que son bourreau,
qui ment,
suivait son ascension
jusqu'au plus haut
de la Nasa.

page 15

Nous avons déménagé,
abandonné les dorures
des Invalides
où nous étions,
malgré tout, des enfants du pavé
et de la pollution,
vers une banlieue
arborée,
(le Fontenay-aux-Roses de 1939)
pour un pavillon
au sein d'un  jardin
qui m'offre un parterre de pivoines,
dans un écrin de folle avoine
puis, quand l'été bleuit
le fond d'un ciel de nuit
serein,
la pluie des perséides.
Nous n'avons plus de voiture
ni de chauffeur de maison,
nous effectuons un trajet
d'une demie lieue
pour le temple ou nos lycées.
Malgré les inconvénients
de la guerre,
à quatorze ans,
j'apprécie ce nouvel horizon
de nature et de lumière.

Pourtant, de  jour et de nuit
c'est la course
aux abris,
des éclats d'obus percent notre toit
s'enfoncent dans nos volets,
il fait faim, il fait froid,
nous sommes nourris
mal et minimal,
les engelures boudinent nos doigts
nous usons nos derniers effets
dans les caves, où l'on joue aux cartes,
le Lycée Lakanal
est partagé
par la Wehrmacht,

page 16

mais, même sans ressources,
nos existences
pour moitié clandestines,
rassemblées
par les mêmes inquiétudes
et une même préoccupation,
puisent leur confiance
et leur courage
au temple et au lycée
- expérience de l'intuition,
goût des études -
où ne conduisent ni la rage
ni les machines.
Nous recevons cinq francs
chaque fois que nous sommes premiers,
nous n'avons aucun autre argent,
pour nous ce n'est pas outrancier.

Deux de nos oncles sont déportés
ou en prison,
pour faits de résistance
dont nous découvrons ainsi l'existence.
Bien que risquant déjà lui-même
la déportation,
notre père,
veuf et chargé de cinq enfants,
héberge un franc-maçon
de notre connaissance,
menacé d'arrestation.
Contre l'anathème
écrasant,
l'humanité recèle des chances
non éphémères.
C'est en de pareilles circonstances
qu'il  nous enseigne
la différence
entre allemand
et nazi :
opposant les progrès de l'esprit
au règne
de l'anéantissement.

page 17

J'entre en plein
dans le théâtre de l'Apocalypse,
à la fin du petit livre bleu,
elle me soutient
par ses multiples voix,
j'en partage l'enjeu,
elle se cristallise en moi
comme des fleurs de gypse.
Ce n'est pas un conte,
je peux nommer
le cavalier
qui monte
le cheval blême,
le quatrième,
celui qui nous fauche
partout où il chevauche.

Notre père est mort chez lui
d'un coup,
sans crainte
et sans plainte
(quelque chose de La mort du loup),
au plus noir
de son tourment
quatre mois avant le débarquement
où notre sort a basculé.
Le remords me poursuit
qu'il n'ait pu aspirer
le premier souffle de cet espoir.
La nuit n'a pas vocation
à durer toute la journée,
mais nous nous en mêlons
au dam de toute une année.

page 18

Je ne suis pas encore majeur
quand je m'engage comme volontaire
dans  la bataille de France.
(J'ai dix-neuf ans, à une époque où la majorité était à vingt et un ans)
La guerre est austère,
elle ne se gagne pas avec panache,
mais à coup de souffrance.
J'apprends à surmonter ma peur,
le stress
face à une division SS.
(la division d'Heinrich Himmler)
Mais avant même l'ennemi,
il faut vaincre le gel
casser l'hiver à coups de hache,
la neige jusqu'aux genoux,
sur la ligne de la Thur
où les épicéas
sont passés au roux
comme s'ils avaient subi
un vent de sel.
En ces temps, en ces lieux,
la piste,
l'arbre, le mur,
sont minés
à chaque pas,
et  j'assiste
de mon mieux
mes camarades blessés.

page 19

Pourquoi suis-je seul à vouloir
m'en souvenir,
il ne s'agit pas de défouloir,
de tresser des couronnes,
mais le témoin se fait rare
dans notre commun devenir
où l'esprit ânonne.
Mon épouse mise à part,
en famille, dans l'Église,
entre amis, à l'université,
un silence avare
 s'est établi,
comme s'il s'agissait
d'une zone grise,
d'un tocard,
d'un raté
qui méritent l'oubli.




Jacques Gruber  été 2016

page 20

Gagner la paix

Gagner la paix,
la gagner par l'esprit,
l'écoute, la parole, l'écrit,
dans le calme
 et la confiance,
toujours plus combattant
que militaire,
libéré de l'impur, du sacré,
du mystère
qui nous occupait
à plein temps,
des croyances
qui font marcher les gens,
renonçant aux affaires,
à l'argent,
à la carrière,
loin de tout ce que l'on considère
en société,
vrai révolutionnaire
loin de l'image que l'on s'en fait.

Enfants perdus
d'une famille nombreuse
qui aurait pu devenir grande
si elle en avait été moins gueuse,
au croisement
de notre famille maternelle,
studieuse, généreuse, 
fraternelle,
dotée du sens de l'offrande,
nous sommes entrés
- cinq débutants,
non des premiers venus -,
         âgés de vingt ans,
dans le travail salarié
que complique
que complique,
en annexe,
un regain de familiarité
avec le sexe
et la politique..

L'enfant malade,
le fils à papa
parfaitement snob,
depuis désargenté,
le rescapé
de la haine,
le compagnon
de l'escouade,
accepte avec gratitude
un emploi
qui ne consiste pas à peigner
le kob,
mais à gratter le papier
dans un domaine
où l'Administration
fait loi :

page 21

il travaille cinq heures par jour
cinq jours par semaine,
pendant cinq ans,
tout au long de ses études,
sans bla-bla-bla,
sans secours,
sans rempart,
afin de contribuer,
pour sa part,
aux besoins
pressants
de la maison.




Jacques Gruber  été 2016

page 22

Dans  la modernité

Les visions
pleines de vérité
ont fait place à la réalité
sans concession :
Le Règne de l'Homme
multiculturel
qui jouit sans pudeur,
produit, consomme
et meurt
sans avoir trouvé sa place
dans un surréel
fugace :
le business pour qui tout se négocie,
et les libertaires
emportés par leur imagination ;
nos dirigeants dépassés
par l'énergie
de la mondialisation
non maîtrisée,
les voyages psychédéliques
et la souffrance psychique,
les hôpitaux sans pitié,
la raison bonne à tout faire,
les arts sans avènement
qui ne créent que pour distraire ;


la nature surexploitée, 
le retour du pur et l'impur,
des religions domestiquées
et notre philosophie
qui a donné dans le mur.


Et toujours les mots
se mobilisent
lisibles prestissimo,
modestes frises
prises sans chromo,
modernes surprises,
cerises sur des  sumos.

page 23

La plaque culturelle
afro-latino-asiatique,
faite d'imaginaire consenti,
auquel on se soumet,
heurte notre plaque occidentale
de citoyenneté individuelle
fruit de la Renaissance, la Réformation,
les Lumières, la Révolution,
soulevant des sommets
de fringale
artistique
et provoquant des pluies de confettis.

Le Surhomme précédent
a cédé la place
à des giganthropes
qu'aucun scrupule n'enlace,
savants à  la page,
à la limite de l'utopie,
armés de télescopes
munis de miroirs géants,
de microscopes électroniques
à balayage
ou de bathyscopes
battant des records de plongée,
dans le Pacifique,
ils recherchent l'origine
de la vie.

page 24


Leur avancée,
parfois extrême,
élimine
des fléaux,
mais soulève aussi des problèmes
de morale
nouveaux
dont, quant à eux,
sur leur base professorale,
 ils se soucient peu.

En tout cas,
ils ne répondent pas
 à la question
de première instance :
 la justification
de nos existences
qui se pose à tous gens
de planète dénommée,
 que je conçois d'emblée,
nantis ou indigents,
comme sanctifiés
sans égard à leurs qualités
ou leur entregent. 




Jacques Gruber  été 2016


page 25


Le courage de terminer

J'ai vécu,
des années
de vie publique,
d'inépuisable énergie
et de risque,
- sans que les douleurs
physiques ou morales,
m'aient été épargnées :
toujours le même disque -,
dans un proche entourage
de présence attendrie,
négligeant les intrigues politiques,
pour la luminosité
inaugurale
des plages,
l'espace des hauteurs
où les arbres se tiennent droits
et la hauteur des sentiments
dont nous étions entourés
par de simples gens
loyaux avec la foi.
Quand même, être au service d'autrui
comporterait-il la surprise
que celui-ci

vous utilise. 
Je ne sais si, au cours de ce temps,
j'ai guéri beaucoup de gens
de leurs mésaises,
mais j'ai remué beaucoup de chaises.
Simple chef de bataillon
je n'ai jamais fait partie
de l'État Major de la Maison ;

je n'en avais aucune envie.

La cassure de la mort de ma mère
n'est plus aussi vive,
elle atteint une zone affective
moins élémentaire
et je peux revenir avec prédilection
 sur l'image de la terrasse du Clos familial,
au-dessus de la pelouse,
toujours encore dépourvue
 de partition,
où celle qui est devenue
mon épouse
m'a accueilli,
sous un éclairage méridional,
         où jusqu'aux vieux sièges de jardin, 
eux-mêmes,
tout me paraissait rajeuni,
brillant et peint,
comme des emblèmes.

Avec le grand âge,
je rêve presque chaque nuit
que je me trouve à Paris
dans les rues connues
de mon enfance
ou sur des chemins champêtres
suivant les itinéraires familiers
de ces parages,
pensant bien savoir où je vais,
quand ma contenance,
les carrefours,
les sentiers,
les avenues,
les alentours,
tout s'empêtre,
puis évolue petit à petit,
que je sois seul ou accompagné
d'une présence qui s'efface
et change
elle aussi,
sans grimace :
un parent, un ami,
un jeune, ma moitié ;
jamais un ange.

À mesure que j'avance,
je finis par ne plus me retrouver,
j'interroge, un passant sympathique
une habitante pleine de gentillesse,
rencontrés par chance,
mais ils ignorent l'adresse
que je leur indique ;
si je tente de retourner d'où je viens,
c'est à peine si je m'en souviens,
tout se métamorphose
à mon endroit et sur son pourtour
puis se recompose
non sans humour,
je suis dérouté
mais jamais menacé,
d'instinct je prends la correspondance,
je m'éveille en douceur
et je retrouve les odeurs
porteuses de présences.

page 26

Nous n'avons pas gagné la paix,
telle que nous en avions l'ambition :
les esprits sont loin d'être fortifiés,
les cœurs d'être pacifiés,
beaucoup sont restés sur la quai.  
Il y a des endroits où c'est pire
qu'auparavant :
à travers des convulsions,
l'Orient cherche son chef islamique,
héros à tout égard capable,
fédérateur et conquérant.
Mais quand un humain expire,
ce n'est pas la vocation
qui abdique,
l'esprit passe le relais
à un autre semblable.

Quand j'aurai fini de lire,
d'écrire,
de rêver,
d'autres continueront
leur témoignage ;
en cette heure adverse
je ne veux pas que l'on m'ait lu
comme un personnage
de m'as-tu-vu
ou qui aurait fait le dos rond,
alors que c'est l'inverse.

Jacques Gruber  été 2016



page 27

Feuilles détachées

L'Aar

J'ai connu l'Aar
dans ses méandres,
pour des baignades
athlétiques,
en plein milieu
de son cours
tumultueux
près de se répandre
dans la ville aux arcades
publiques
où l'ours
avait été
superstar
dans ma jeunesse,
invité
à Berne
ancienne et moderne,
chez de mes plus proches parents,
images de la noblesse
de naissance
et du cœur
- dont l'absence
m'est un crève-cœur -,
dans des appartements,
à l'Occident d'Eden,
où je ne trouvais pas étrange
la vaisselle bleue de Meissen
ni les tapis à franges,
et je me dis :
Jusqu'à quand
aurais-je
ce cœur lent
de sportif

page 28

tout aussi
impulsif
qui me protège ;
n'en a-t-il pas assez
fait ? ”



Jacques Gruber  octobre 2016


page 29
Le Rhin

J'ai connu le Rhin
mercantile
en soldat inoccupé
d'une armée
d'Occupation,
et je m'y suis baigné
au beau de la journée,
combattant
juvénile
qui affronte l'attraction
et les coups de rein
du Léviathan.
j'ai rendu visite
aux occupants
du burg envahi de lierre
qui surplombe le site
de Saint-Lothar,
ancienne lignée,
restée fière
et cultivée,
dans son présent avatar ;
j'ai suivi le fleuve
qui n'avait nul besoin de moi
jusqu'à Coblence,
où, Seigneur dix fois noble,
il s'unit,
d'un flot qui étincelle,
sans faire preuve
de grande confidence,
à la jeune Moselle,
riche d'un vignoble
de grand  prix,
à laquelle il a donné sa foi ;
la Deutsche Ecke
est vide,
l'Empereur

page 30

chevaleresque,
impavide,
orgueil d'une nation
récemment instaurée,
a disparu,
il n'a plus la faveur,
une bombe alliée
qui n'a pas prévenu,
a fait place nette
d'une pichenette,
reste son piédestal
pour un retour d'affection
monumental.



Jacques Gruber  octobre 2016

page 31

En Moselle

Par-dessus les vignes,
j'ai pu respirer,
l'atmosphère
et contempler
ces lieux exceptionnels
sur toute la planisphère
où vécut le Cusain *,
 penseur des rapports notionnels
entre les signes
de nos langues planes,
qui fut fait cardinal
romain,
ce qui n'est pas mal
pour un fils de vigneronne
qui ne fut pas même baronne.

Mieux la douceur mosellane
que le séjour sur le Palatin.

* Nicolas Krebs, dit "de Cuse",  ou "Cusain", l401-1464, du nom latinisé de son village natal (Kues), au-dessus des pentes mosellanes couvertes de vignes; cardinal, défenseur de la papauté, épisté­mo­logue et mystique, il a cherché une sorte d'accom­plis­se­ment terrestre et céleste avec la coïncidence des opposés (non la conciliation des contraires). Comme Du Bellay, il préférait vivre au pays plutôt qu'à Rome.




Jacques Gruber  octobre 2016



page 33

La Garonne

Passant le seuil de Naurouze,
nous avons pu voir
la Garonne
à Toulouse,
avec les yeux noirs
de ceux
qui l'aimaient,
pas un peu,
avec légèreté,
mais comme une personne.

Elle descendait,
fière,
dans une bruit de soie fine,
les larges escaliers
sous Saint-Pierre
des Cuisines,
telle qu'en des journées
 éloignées
Thomas d'Aquin
dont la dépouille repose
aux Jacobins,
eût  pu la contempler
depuis la ville rose.

Nous avons conçu des obstacles
pour briser ses élans,
des piles de ponts à pans,
mais, dans leur entrejambe,
d'un coup de rein,
la larronne,
les tacle
et les emprisonne,

page 34

fleuve de couleur
dans le soir qui déteint
et flambe
les pierres rouges à cœur.

Jacques Gruber  novembre 2016

page 35

Les Gorges du Gardon

Tu as bien fait
de m'y faire penser.

Je me souviens
d'une garrigue :
une eau enfouie l'irrigue,
elle est piquetée de fleurs de cistes,
qui sait combien,
ils dressent leurs tiges
au-dessus du Gardon
où les vertiges
nous prendront
si l'on insiste.

Entourés d'air chaud,
nous regardons
cette lame étincelante
du haut
de la falaise,
elle est sans pardon,
bien qu'elle ne soit chancelante
ni mauvaise
et nous nous disons,
en paroles inexprimées
que nous pourrions
nous envoler
comme des pensées,
tant l'air  est léger.

En bas
un kayak passe,
des baigneurs
nagent la brasse,
à bout de bras,
taches passagères,
couleurs

page 37

qu'exagère
la connivence
de ce franc 
silence
blanc.

Dans ce partage
sans attribut
de tapage,
je mesure
combien, ensemble,
nous avons assez aimé,
depuis le début,
dans la vie
et la nature
tout ce qui nous assemble,
pour les ménager,
plus qu'une fois et demie.


À l'entrée de ce site
qui nous incite
à l'exploit,
les bords de la gorge
sont étroits,
les murs de quatre étages
entre lesquels l'eau forge
ses passages,
sont droits,
aucune prouesse
inventée,
pour jeter une route
par-dessus cet enfermement
ne se surajoute,
ici, d'emblée,
sur le moment,
tout est largesse.

Jacques Gruber  novembre 2016

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire