jeudi 29 janvier 2015

MES THEÂTRES



      Jacques Gruber     


MES 
  
THÉÂTRES



PO è MES




LISTE des RECUEILS que j'ai publiés sur Internet :

Un Signe dans la Vie (1951-1965)
Le Matin vient déjà (2010)
Sveltes poèmes (2011-2012)
Une existence poétique actuelle (2013)
ÉTOILES sur un fond noir (2013)
Mes Théâtres (2014-2015)
Les Bons sentiments (2016)
Au jour le jour (2016)
Retour sur images (2016)
À bâtons rompus (2017-2018)





liste des textes
En forêt, p. 3
La matinée, p. 4
Le cimetière ultramarin,  p. 6
Sous la tente, p. 8
Aux chalets d'Ayère,  p. 10

Retour aux sources, p. 11
En famille, p. 12
Sur les pas des huguenots, p. 14
Au Jardin des Origines, p. 15
Dans la Cité des temps Derniers, p. 17

À la recherche du temps présent, p. 19
En coulisse : courage, p. 21
Sur la scène : le concert de musique baroque, p. 22
Au magasin des accessoires, p. 23
Sur une scène de sang,  p. 25

En Cévennes, p.26
Au quartier latin, p.27
Pour un débat public, p.28
Notre théâtre vécu, p. 30
Le théâtre imaginé, p. 31

Le ballet : Les flamants du lagon,  p. 34                  
Sur scène : Dialogues, p. 35
Sur scène: Chœurs amœbés (chants alternés): Les Jardins d'Europe, p. 37
Sur scène : Monologues, p. 39
Sur scène : La panne d'inspiration, chœur et solistes, p. 42
Songe d'une nuit d'hiver, 45
page 3
En forêt
à prendre au propre et au figuré

Dans le silence
des oiseaux
au nid
et des levrauts
au gîte,
la forêt résonne.

Cris
aigus
de l'enfance,
fracas
de qui
bûcheronne
dans les feuillus
aux vertes étincelles.

Nous saurons sous peu
ce que cogite
le front nuageux
qui s'amoncelle.

Les troncs enlacés,
peau contre peau,
crissent

quand, au sommet
de leur amas,
surgissent
leurs étreintes.

page 4
Au moment où le jour sombra,
j'éprouvai la crainte
que les claquements
de tous les drapeaux
qu'au bord de nos chemins,
usés par le débardage,
la futaie agite,
en forme de pavois
d'honneur,
au bout des longs bras
de ses bois,
avec des froissements
de parchemin,
fussent,
le signe avant-coureur
d'un orage
aux effets diluviens,
tombés des nues
couleur de cendre.
Qui s'engendrent
de façon continue,
comme des poupées russes.


20 août 2014



Matinée
                                  
Regarde,
le jour s'est fait beau
pour toi,
sans déchirure,
sans rien qui le farde,
page 5
il entre par la baie,
une large raie
de ciel bleu roi
que la nuit a lavé
est son flambeau.

L'arbre élevé
cache
un mur de ciment
derrière un lambeau
de sa chevelure.
La durée de ton baiser
qui ne ment
ne se mesure
à rien que l'on sache.

Viens !
Déjà, sur la table,
la théière
exhale son haleine
légère,
chaude et parfumée
de cédrat.

La semaine
qui commence
sera stable,
elle a changé ses draps;
ce n'est plus de l'histoire
exhumée
d'une poubelle
d'indécence
dont tu te souviens.
peut-être.

page 6
Elle s'est faite
neuve et belle,
elle prend la pose.

Image d'une saison complète,
qui ne se mesure pas au centimètre,
l'été va, dispatchant
ses amours fragiles ;
inutile
de courir
aux jardins d'Ispahan
pour cueillir
une rose.

septembre 2014


Le cimetière ultramarin

Une longue, longue, haute
 barre d'habitations,
qui n'a pas coûté cher
 aux marchands de rêves,
nous tient lieu d'horizons :
piste pour un astronaute,
large ruban aux mille yeux
qui n'a pas été bâti au milieu
d'un champ d'asters.

Par cette matinée
qui s'achève,
faisons-en quelque chose,
page 7
nous déplaît !
Quelque chose d'acceptable
pour la bonne cause
qui nous réunit autour de cette table.

Déjà le paravent
japonais
vire du rose au ponceau.

Puis quand le soir se résorbe dans la nuit,
toutes lumières allumées
derrière les carreaux,
ce n'est toujours pas la voie lactée,
mais un firmament
étoilé
qui reluit.

J'imagine alors un poster :
un vaisseau
aux allures de colombier
portant loin outremer
au pays des tamarins,
et des tamariniers
la mémoire qui, déjà, fond
 des marins

et mariniers
que le destin rassemble
sans décorum
dans le dernier berceau
où toute vie s'achève,
au fin fond
de la mer,
page 8
avec leurs rêves
de Mandarins
et de mandariniers.


Ensemble,
nous ferons un tableau
de ce columbarium
ultramarin.

septembre 2014


Sous la tente
campagne de vaccination, dans un camp de réfugiés au Proche-Orient ("vu à la télé")

Après avoir retiré mes sandales,
je pénètre sous la toile
où la tiédeur des corps s'exhale
sur les nattes posées en étoile
que je transgresse.
La veilleuse
qui sert d'éclairage
possède une aura merveilleuse
qui me frappe :
elle  couve la tendresse
autant que la rage.

Les yeux des enfants, en grappe,
dévorent mon apparition
mouvante et parlante.
Ils sont assis sur un tapis
à  même le sable
qui (tant pis)
page 9
 n'a rien de la carpette
volante
de la fable
que l'on se répète
dans l'inaction.

Vais-je leur rendre leur terre,
leurs jeux, leur école, leurs frères,
leurs ambitions,
avec mes doses de calcium ?

Tout de blanc vêtu
d'un manteau
sans franges,
une ceinture immaculée
 autour des flancs,
dont la boucle semble d'électrum,
une cagoule encadre mon visage
inconnu,
pieds et mains gainés de blanc,
suis-je un djinn, une fée,
 un génie, un mage,
Jibrill l'archange
qui serait venu des pôles
avec un langage nouveau
pour leur apporter la réalisation
de leur rêve ?

A moins que je le fausse
et les  trahisse

Rompant la trêve,
 je découvre leurs épaules
page 10
et j'inscris dans leur chair
avec ma lancette,
le signe pas clair
que leur incompréhension
rejette.

Je ne leur veux rien de mauvais,
­toutes salutations
achevées, je m'en vais.

Le temps que je me rechausse,
ils me haïssent. 

octobre 2014


Aux chalets d'Ayère

souvenir*

Sur le versant ensoleillé
où le rare lys Martagon,
prince de la flore alpine,
à peine éveillé,
frise les boucles roses de ses pétales,
je vois le sommet de la  montagne
qui culmine
avec la hardiesse
d'Artaban,
à la limite étale
d'un ciel entièrement nettoyé.

page 11
Un sentiment
de joie mêlé de tristesse
me gagne
de n'être qu'une attitude
face à tant de richesse
de beauté, de force et d'altitude.

* Les chalets d'Ayère, au-dessus du Plateau d'Assy, Massif du Mont-Blanc, Haute-Savoie, France.

Retour aux sources

Moitié endormi,
à demi éveillé,
sur l'oreiller qui se creuse,
loin des périls
et de la morosité,
porté par le flot de la  vie
et  les devoirs civils,
mais tenant à distance
le fouillis
de la vie courante
 je me livre,
dans la profondeur dangereuse
du réservoir enfoui
de la vie pensante
de l'esprit,  *
à mes assemblages très subtils
de mots en résonance :
significations
et sonorités,
sens et sons,
depuis que, pour survivre,
 mon cœur s'en éprît
par-delà toute raison,
(à l'instar des nombres premiers).

* Être  engagé dans le monde tout en tenant le monde à distance : Ils sont dans le monde, mais ils ne sont pas du monde” (Jean 17, 11a, 16a); l'ascèse dans le monde de Jean Calvin (1509-1564) retrouvée à la fin du xix éme siècle par Thérèse de Lisieux (1873-1897), le recueillement de la méditation biblique piétiste remontant au xviii éme siècle, la réduction phénoménologique d'Edmund Husserl (1859-1938).
page 12

L'instant insoucieux
qui va suivre
me place
à une infinie distance,
dans des cieux
de glace.
Alors que je me dégivre,
sans hoquet,
que ce soit à cent lieues
ou à  portée de fusil,
de secrets loquets
s'ouvrent, tels des yeux,
sources d'or, sources bleues,
de mon imaginaire
sous le double arc de leurs sourcils
tracés d'une plume légère.

Le réveil est une audace
à laquelle il faut faire face.



En famille

Les princes charmants
ne résistent pas aux temps
et, jeune beauté pour ton miroir,
tu termines en fond de tiroir.

page 13
Toi qui ne recherches ni Graal ni grade,
mais les paroles essentielles
qui ne font pas parade
ou encore l'alchimie
du verbe,
regarde :
des personnes amies
dont tu connais les noms
et qui ne doivent rien à des apparitions,
conversent entre elles
assises sur l'herbe,
dans la prairie
où le ruisseau s'attarde
et nous nous embrassons
tous ensemble.

Nous connaissons
les retrouvailles annuelles
des anniversaires
dans la maison de famille
parmi les meubles centenaires
qui fleurent la camomille;
les sages Noëls et leurs Avents,
les passages de l'An;
les fêtes rituelles
des Rois
avec leur fève
puis, dans leur mois,
celles des chrysanthèmes :
ils ont quelque chose qui vous ressemble
sous leurs cheveux ébouriffés.

page 14
Le retour éternel du même,
non dégriffé,
ne se produit jamais
qu'en rêve
il me semble.  




Sur les pas des huguenots
 pour François et Françoise D-E
13 août 2015
Je regarde.

Mes yeux suivent
à distance
cette longue stance
que décrit à l'horizon
l'ondulation
en grisaille
des serres.

Personne qui m'en prive.

Il pleut des hallebardes
sur les feuilles déchues
qu'un hiver a gelées,
les branches nues
en bataille,
tirent de la conscience
attachée
à ces terres
une prestance
imprévue.

page15
Sous la brume
qui plombe
 ses rives
tapissées
d'une arborescence
de bruyère,
sans se retenir
aux imperfections
qu'elle croise,
la rivière,
qui prend naissance
du pied d'une tombe, *
se teint d'une nuance
ardoise.

Elle sied aux déceptions
qui ne cessent d'aguerrir
celui qui les assume.

novembre 2014

* Peu de jours après un ensevelissement, dans une propriété, à Saint-Paul-Lacoste (Gard),  j'ai été, moi-même, témoin  d'une source qui s'était mise à couler du pied de la tombe. Je pense ici à la liberté-de- conscience-pour-tous apportée en France par les huguenots à travers leurs tourments.


Au Jardin des Origines

Quelque chose
qui est l'esprit
et non le sort
me dit:

page 16
Ose
parler de libération
 de l'existence
et de l'énergie,
de préférence
à la création
de la vie,
lorsque le Tout
sort
du flou
sans début
ni but.”

Libération
de la lumière,
de l'évolution,
de la parole,
de la joie, de la beauté ;
explosion
de toutes les vies,
sans agressivité
 guerrière,
sans protocole,
sans jalousies.

La liberté
nous transporte
 dans un jardin
qui n'a clôture ni porte
ni tombes
ni le gardien
à qui cela incombe
mais des fillettes
qui font un jeu ;
page 17
nous les voyons si peu
que rien,
cependant nos oreillettes
nous font entendre
leur refrain :

Venez et devenez !
Venez et devenez !”

J'entends
que nous prononçons :

Oui !”
Et je pressens
que, tous, nous pensons :
       
 C'est solide, merci !

novembre 2014




Dans la Cité des temps Derniers

L'indépendance,
la rebelle,
bâtit une citadelle
dont la tour
doit monter jusqu'aux cieux,
brisant les interdits,
pour déloger les dieux,
percer les secrets
de la haine et de l'amour,
page 18
démystifier
les esprits
et, par  l'intelligence,
maîtriser le noyau
de la planète,
joyau
à l'abri de toute conquête ;

A moins que l'écroulement
emblématique
des tours,
l'éclatement,
du centre magnétique
de notre sphère,
le fracas des eaux
qui supportent tout
et triomphent de nous
par la force de leurs flots,
couvrent nos voix,
fassent taire
les harangues,
nous emplissant d'effroi.

Soit : en dernière instance,
que dans la confusion
des langues
qui s'ensuit,
nous apportant la délivrance
de l'emprise
totalitaire,
nous concevions,
serait-ce au mépris
de notre grammaire
page 19
et avec une entière surprise,
dans l'ultime éclair
de notre petit monde intérieur  :

Revenez et ad-venez !
Revenez et ad-venez ! ”

Et nous répondons,
sans regret des revolvers
ou des moteurs,
dans un nouvel air,
pour une autre vigueur :

Tout est accompli ! ”

et je sais que nous pensons :

C'est bon ! ”

PAIX . ”

novembre 2014


À la recherche du temps présent

Sous les feuilles
où je m'engage,
un tunnel d'air chaud
m'accueille,
le chemin cabossé
paraît rendre hommage
aux pustules d'un crapaud
écrasé.
page 20
Tout en roulant,
je regarde dans mes songes :
ce ne sont que vérités
d'existence
significatives.
Dans la réalité
je  vois les mensonges
de nos vies démonstratives
à bout de patience,
dont le socle est croulant :
la neige
qui ne pardonne
se désagrège
et sur la plage
personne
n'est sage.

Le rue s'écoule
entre de hautes falaises
d'immeubles
et je ne suis à l'aise
que lorsque je foule
le sol meuble.
J'éprouve
le besoin
d'un parcours
et je ne trouve
pour tout soin
que des détours.


Les mains sur le guidon,
la pluie tombe,
page 21
elle m'enclave
derrière sa grille ;
le vent se lève,
passe une colombe,
le sol se lave
et brille,
le jour que nous vidons
s'achève.

Je louche
vers ce qui est en moi :
les verts monts,
tracés par un pinceau
chinois,
sur de calmes eaux,
présentant pour le soir,
qui se couche
dans ses plis,
au profond
du miroir
étendu à ses pieds,
les reflets
assouplis des sommets.   décembre 2014

Dans la coulisse : courage

pour mon frère Philippe, 7 novembre 2018

Quand ceux
que j'aimais
sont morts
autrefois,
j'étais d'entre les forts :
j'ai pleuré
page 22
sur eux,
pas sur moi.


Quand ceux
que j'aime
à l'heure qu'il est
tomberont sous la faux
je pleurerai
sur eux
et sur moi-même,
car ils me feront un cruel défaut.


décembre 2014

Sur la scène : le concert de musique baroque

Le Steinway
est sur le devant
le pianiste en joue
d'un toucher élégant
sans qu'il devienne son jouet,
l'orchestre lui emboîte le pas,
violons contre la joue,
nappe ondulante des archets,
mais nous laissons
tout ces appas :
nous écoutons.

Un chant
naît en nous
lointain, mais accrochant :
il ira jusqu'au bout,
page 23
riche et modeste,
sourd ou fredonné ;
libre
dans l'air tendu qui vibre,
comme un geste
ordonné
à même de se poursuivre
au-delà des cuivres.

Ce n'est pas qu'un chant,
ce n'est pas qu'un son,
ce n'est pas qu'une onde,
c'est l'échanson
de la symphonie :
s'approchant
à la seconde
d'un bond, un pas de danse
et il nous verse sa folie,
en abondance.

Le miracle : instant de fusion,
 est qu'au final
 flûtes, hautbois
et bassons,
concerts royaux,

cordes et anches,
ces accords magnifiés
à profusion
que je bois ;
nos parents déjà en étaient fortifiés
et ils revivront
bien qu'ils ne soient
page 24
que boyaux,
métal
 et planches.

Noël 2014


Au magasin des accessoires
pour l'année nouvelle
En toile de fond,
les rustres
arêtes des sommets
imposent leur colonne vertébrale
couleur Terre de Sienne
et le soleil
phosphorescent,
d'aplomb
 à travers l'appareil
des forêts,
descend
comme un lustre
de cathédrale
vénitienne.

On peut imaginer
les officiants
de la dramaturgie
de l'histoire,
riche en frasques
et pieds-de-nez,
venir à ce rendez-vous
digeste et indigeste,
porteurs  d'une vasque
à leur gloire
page 25
avec la magie
de leurs vêtements
et des loups
qu'un seul geste

Combien est-il dommage,
pour finir,
que cent-mille
personnages,
en ville,
sans plus d'accessoire
jusqu'à la nudité,
coupés des sources élégiaques,
jouent, au nom de la liberté,
dans le psychodrame
du désir
désenchanté
(sur la trame
du déboire
où notre ego
se complaît),
la scène de l'ivresse
grandiloquente,
ignorante
de la joie dionysiaque
devineresse.

10 janvier 2015


page 26

Sur une scène de sang

après la tuerie de Charlie Hebdo (7 janvier 2015)

Le vent,
capable de déraciner
le chêne
et d'obliger
le roseau pensant
et railleur
que nous sommes,
à plier bagage
n'est pas suffisant
pour transporter ailleurs
la scène
ou chacun s'engage
en tant qu'Homme.

Quel souffle
nouveau
nous aidera ?
Non pour obtenir
nos désidérata,
nous enfler,
enfiler
nos pantoufles.
Mais pour abolir
ce diorama
où des armes tueuses,
peuvent se faire la peau
des gens amoureux
de nos devises vertueuses. *
Pour que s'accomplisse,
sans artifice,
 le donné généreux
qui est déjà-là ?


8 janvier  2015

* République laïque : Liberté , Égalité, Fraternité.
page 27


En Cévennes
évocation
En ce moment,
dans le schiste,
les feuilles
se recueillent
au fond de l'eau
et forment un tableau
tachiste
miroitant.

Le soleil
de cet après-midi
passé ensemble,
pareil
à la bonne mine
des fruits
que l'automne
rassemble
et qu'une averse efface,
illumine
chaque surface
qui s'abandonne
à lui.

27 février 2015




page 28
Au Quartier Latin
évocation

Les soirs d'été
qui viennent tard,
fenêtres fermées,
à cause de la chaleur,
rue Mouffetard,
la foule,
dans son bonheur
estival,
déroule,
jusqu'à Saint Médard
la fresque,
demain fanée,
de son festival
désuet
(ou presque).

Saurais-je encore,
sans pose savante,
réciter
des vers de Racine,
me remémorer
Saint Remi,
le théorème de Pythagore,
les verbes en "mi",
revenir
sur la structure et le lien
de la matière,
sur l'univers proustien,
quand l'actualité
courante,
page 29
sans avenir
me fascine
et me désenchante
à sa manière.

Les soirs d'été
viennent tard :
ce n'est pas par hasard,
c'est afin d'en profiter.

27 février 2015




Pour un débat public

Entre personnes amies,
il suffit
de tables et de chaises
pour que le décor
soit planté,
que chacun trouve ses aises
et se sente accepté.
Les ors
et les tapisseries
nous ravalent
au rang des malappris.

Pour la République,
les religions mises à plat
se valent.
Pourtant, les lumières
qui traversent l'horizon
page 30
de notre humanité,
ne proviennent pas
de la seule raison,
des esprits sans frontières,
de la physique,
de la société.

Le salut
ne vient plus de Domrémy,
nos "voix"
à tout vent
sont un choix
de poussières
depuis que les prophètes
se sont tus.

Toi-même, fan du Rugby,
y penses-tu
alors que les packs avant
vont à la mêlée
comme à la fête
et que chavire
le stade qui aspire
au trophée ?

 Lorsque les prophètes
se sont tus,
d'autres se sont présentés
sur ces entrefaites
qui ne pèsent pas un fétu.
et nous ont menés
à toutes les défaites.
2 mars 2015
page 31

Notre théâtre vécu

Les bruits du dehors
entrent par la baie,
une radio égrène les records
et les pertes ;
tristes ou gaies
sont les nouvelles.

Nous allons et venons
dans l'appartement,
avec nos tartines de beurre,
toutes portes ouvertes
urbi et orbi :
par quel déchaînement
subit
de déraisons,
à cette heure,
nos têtes hébergent-elles
Socrate,
Zarathoustra,
Nathanaël, *
sourates,
fouchtras,
Noëls ?

* Les Nouritures terrestres  d'André Gide.

Entre eux,
bien répartis,
ils sont en paix,
mais nous prenons parti
jusqu'à nous quereller
comme chats.
page 32

Notre discussion
tranche,
fait des nœuds,
des entrechats,
un ballet de notre invention
digne des planches.

mars 2015




Le théâtre imaginé

J'ai laissé trop longtemps
grande ouverte,
en plein champ,
sur la prairie,
la porte ouverte
de la rêverie.

Là, l'imaginaire
de ma Bible
à la garde fleurie,
m'a entraîné,
précédant Apollinaire
le mal-aimé,
dont la blessure
saigne encore
sous le bandeau
qui décore
son front,
page 33
et suivi, pour moi, de Rimbaud,
rompant toutes les amarres
de son vaisseau,
par-delà louange ou censure,
affranchi de la boussole et de la barre,
à la dérive, sans cible
ni honneur,
mais brillant de ses illuminations
littéraires
sur toute sa longueur.

Toutes choses devenues sensibles,
depuis Verlaine
absous non sans avoir été puni,
de ses passions
et de ses absinthes
trop humaines,
frappé, comme Nerval
l'incompris,
par les illusions
déteintes
et la morbidesse
du monde occidental
en détresse.

Jusqu'à Max Jacob : - Manège ton ménage,
Ménage ton manège ” - ,
qui eut le privilège
d'apparitions
christiques,
tout à la fois profanes, saintes,
et sages
- Robe de soie jaune et parements bleus ” -, *
page 34
peintes
sur le mur,
dans sa chambre, 7, Rue Ravignan,
Au fond d'une cour, derrières des boutiques**
signes des repentirs
auxquels il s'applique
comme il peut
et dépeignant
 à l'avance son obscur
martyr. ***

* Avenue du Maine, Les œuvres burlesques et mystiques de frère Matorel.
** La Défense de Tartufe, 2ème Partie, Révélation, Visitation.
*** Mort à Auschwitz.

Tous témoins du poème,
portés par le succès
ou déçus de leur mécompte,
à travers les alcools, les amours, les excès,
ils avaient le sens inné des lexèmes.

Au bout du compte,
qu'ils soient rose ou réséda”, *
avec ou sans l'Église et ses pompes,
- que nul ne les corrompe -,
névrose et addenda
ils ont fait leur théâtre
ni plus ni moins idolâtre.

* La rose et le réséda : "celui qui croyait au ciel" (les Résistants chrétiens : Honoré d'Estienne d'Orves, Gilbert Dru) et celui qui n'y croyait pas (les Résistants communistes athées : Gabriel Péri, Guy Môquet), La Diane Française, Louis Aragon.

mars 2015


page 35

Le ballet : Les flamants du lagon

Peut-on décrire,
sans que le fil de sa beauté s'émousse,
la chorégraphie,
d'un couple de flamants,
amants
pour une vie
migratoire,
qui se repousse
et s'attire
sur la musique des Noces
de Strawinski
- ô notre désir, nos amours précoces ! -
au carrefour
imprécis
de la singulière histoire
du sexe, de l'art et de l'amour ?

Avec quelle dose
d'ironie
et combien de coups de pouce
pour la loi régalienne
que nous impose
la biochimie
au passage de l'oiseau à nous,
pourra-t-on croire
égaler sans rajout,
sur des airs de Cimarose,
- ô notre plaisir, notre souci ! -
ce pas de lignes jumelles
démultiplié jusqu'à nos limites visuelles,
page 36
dans une lumière corallienne
légère et transitoire,
douce
à l'infini ?

avril 2015




Sur scène : Dialogues

Où vas-tu
à travers les aveines,
avec cette lenteur,
tout de vert
vêtu,
été rêvé,
semé d'émeraudes
dans des senteurs
de verveines
chaudes ?

Tout de vert vêtu
et le teint cuit,
je vais
chargé de fleurs,
de feuilles, de fruits,
de couleurs,
d'un pas lent,
mais sans regrets,
vers le pays attendu
de l'hiver étincelant.

*
page 37
Meubles anciens,
dotés
par dessous
de quatre pieds,
sculptés à la gouge
avec un art de chiromanciens,
de quoi vous plaigniez-vous
quand on vous bouge ?

Vous nous avez pourvu
de pieds courts
et d'un gros ventre,
mais refusé de marcher ;
au surplus
vous bousculez
sans ménagement
notre centre
au cours
de vos emménagements !


mai 2015



Sur scène : Chœurs amœbés* : Les Jardins d'Europe
* chants alternés

Nos Terres avaient beaucoup produit
sans que  nous en goûtions aucun fruit !
Alors, nous étions partis, nus,
selon nos destins,
dans la mer qui nous enveloppe,
page 38
vers les Jardins
de l'Europe
  nous n'étions pas attendus !

Nous partagions
le sort occidental,
où, même que l’on se repente,
par-delà le bien et le mal,
il n’existe pas de remonte-pente
pour ceux qui sont tombés en bas ;
à part l'arbre qui bourgeonne,
nous n'attendions
plus rien ni personne
ici-bas …
*
Houaïe, au sein de la mer
il n'y a plus ni frères ni sœurs !

 Pourquoi, alors, payer si cher
un trafic des passeurs ?

Mais, que vos odeurs sont fades,
vos jardins enclos !

Quoi, pour cette escapade,
vous n'avez rien sur le dos …

Hélas, le chant mélodieux
du muezzin s'est tu !

Ah ! comme l'éclat de vos yeux,
habille votre corps dévêtu …

page 39
Nous sommes noirs
et nous sommes fiers !

Oui, de la tête au trottoir
et dignes aux trois tiers !

Vos montagnes brillent,
mais votre langage est plat !

Vous venez en famille
sans prévoir de repas …

 Nous abritons une foi
sous nos allures de bergers !

Nous avons un moi, un émoi, un surmoi
qui exigent de vous héberger …

Notre rêve c'est : apprendre
et acquérir !

Notre crainte, c'est : prendre
et conquérir …

*
Repêchés
par la marine de notre nation,
hors la trombe
d'un déluge
sans colombe,
pour atteindre
le refuge
qu'a nourri,
page 40
sans feindre,
votre imagination,
vous échouerez,
trahis par vos agents,
pleins de Dieu
et transis,
chez des gens
porteurs d'un préjugé
secourable
qui se veulent irréligieux,
mais rendent un culte aux congés,
et cultivent l'art de la table





Sur scène : Monologues

Je revendique,
ici-même,
la licence
de dire
ce que j'aime
ou non,
en général
et selon
que le moment l'indique.

Non ce que je pense
de la météo seule,
mais ce que bon
me semble.

page 41
Par exemple :
Ce poisson
est un animal
dont la gueule
ne m'inspire
rien que d'antipathique”.

*
J'aime bien ce moment,
surgi au milieu du trafic,
on ne sait comment :
une odeur de café
liée aux vacances
de mon enfance
qui me  laisse
insatisfait
et même me blesse
comme s'il s'agissait
d'un pronostic.

Ce qui me désole
c'est qu'on me le vole.

*
L'oiseau bleu
passait et repassait
il ne s'arrêtait pas
dans ses jeux subtils ;
pourquoi alors les corbeaux
se posaient-ils
de guerre lasse
à la pointe des échalas,
sur une branche basse
en haut des édifices ?

page 42
Parbleu,
c'est que personne ne l'arrêtait,
même juchés sur  des escabeaux,
quoi que l'on fît,
et quand même je le dusse,
rien ne s'y prêtait,
car il était d'un bleu de Prusse
de la couleur des conscrits
à l'exercice.

*
Nihilistes
bien au calme,
ayant pignon
sur rue,
parés de préjugés
misérabilistes,
ils font l'opinion
la plus courue,
leur vie que plus rien n'épate
s'en est emparée
et, tout comme leurs aînés,
ils décernent la palme
à une culture encalminée
de longue date.

mai 2015

page 43

Sur scène : La panne d'inspiration, chœur et solistes

Depuis que sont tombés
les vents gréco-romains
éternels,
les souffles bibliques
à relever les morts,
- l'Esprit se lève à l'Est -
ceux des mondes chrétiens
enchantés :
roman,
baroque ou  germanique ;
les supports
universels
du désir
- le Soleil se couche à l'Ouest - .
Ces rosiers remontants
qui devaient
toujours refleurir !

Dès lors que se sont tues
les sources anglaises
- ô poètes des lacs -,
(Samuel Coleridge, William Wordsworth)
celles, françaises
ou slaves,
dans leurs fracs
romantiques,
Poète, prend ton luth” -
(Musset)
jusqu'aux chants
des rues
et des caves,
bruts
ou touchants.

page 44
Alors que se sont épuisées
les belles lettres des Amériques,
- de la Bible aux déserts et aux tavernes -,
les inspirations
de la Chine et du Japon,
qui ornent nos musées
modernes.

Après que les scores
atteints par les décibels
technos
ont mis à sac,
sous tant et plus de labels
encore,
les cultures africaines,
islamiques,
latinos
indiennes,
océaniques,
antillaises,
blanches et blacks,
- et de plus anciennes :
grimaçantes,
incertaines,
magiques,
caressantes
ou qui mettent mal à l'aise -.

*
À quelle Iphigénie,
très chère,
faudra-t-il alors
page 45
ôter la vie,
pour satisfaire
des dieux
en qui l'on ne croit plus,
- quoi que l'odieux
coûte à l'éthique,
en propre et au surplus -,
pour que la flotte,
renouvelée
en tout son corps,
sous le vent
d'un souffle élargi,
- laissant là la bougeotte
du rap
à l'écoute
syncopée -,
rassemble ses barges,
sorte du port,
ajuste son cap,
retrouve le large
- et, se soulevant,
reprenne sa route
vers l'Occident
accompli - ?


mai 2015



page 46
Songe d'une nuit d'hiver

(Rien n'est plus près d'un mensonge-vrai qu'un songe. Ce texte a été écrit pour le seul plaisir de la création littéraire. Toute ressemblance avec des idées, des personnes, des choses, des saisons connues doit  être considérée comme purement fortuite.)

Prologue :

Des néons
aux couleurs
de billes
fluorescentes
ont vaincu la nuit
dans la Cité
indécente
qui se déshabille,
malgré le froid ;
le gel frappe les fruits
qui ouvrent des yeux ronds,
étreint les cœurs
montrés du doigt
sous des atmosphères
d'animosité.
Nous avons eu les Lumières,
il nous reste l'éclairage.

Je transforme en mots,
en termes d'arbitrage,
l'opéra qui me parvient,
alors que je suis au chaud
sur ma couche,
à l'approche du sommeil,
derrière le double vitrage,
volets relevés
sur un quartier citadin
et des pans de ciel illunés
que je touche
du bout de mon orteil.
page 47
*

Les banderoles électriques des rues :

Joyeuses fêtes
à qui vous êtes ! 

Joyeuses fêtes
pour qui vous êtes !

Joyeuses fêtes
tels que vous êtes ! 

Joyeuses fêtes
comme vous êtes ! 

Le Ravi :
(le naïf de la Crèche provençale)

Bonnes Fêtes,
quand on est bête
et prétentieux ?
Il faudra bien,
une assistance chevronnée,
à ceux qui ne sont rien  !
On en voudrait
à notre porte-monnaie
qu'on ne dirait
pas mieux.

Les sujets animés à la devanture du grand  magasin :

Ah ! ça ira, ça ira,
des marchandises
page 48
plein la caverne ;
ah ! ça ira, ça ira,
toutes les bêtises
on les vendra ! 

La Lune de miel :

Prenez et mangez
de mon pain d'épices
aux effets radieux,
chez moi c'est gratuit ;
prenez et buvez
de l'élixir,
tiré de plantes alpestres,
que je recuis
dans mes offices,
vous serez comme des dieux
dans vos paradis terrestres
et chaussez mes bottillons ailés,
si tel est votre plaisir
d'équilibristes zélés ! 


Les sujets animés des devantures :

Ah ! ça ira, ça ira !
les rabat-joie
à la poubelle ;
ah ! ça ira, ça ira !
les rabat-joie
au débarras ! ”

page 49
Le chœur des Bras-cassés :

Barbe, Barbès, Barbizon,
allons chasser le bison,
Barbentane, Barbotan,
pêcher le barbeau tout autant.

Le Père Noël :

Des cadeaux,
j'en ai plein mes traineaux.
À condition d'avoir été polis
propres, sages et de nos amis.
Il arrive que  je troque mon renne
contre un hélicoptère,
pour peu que l'envie me prenne
de jouer le coléoptère
je me glisse
sur les marchés de Noël
qui sentent le vin chaud,
la réglisse
et le caramel
sur le réchaud.


Saint Nicolas :

Et moi,
évêque de bonne foi,
je ressusciterai
de leur saloir
les petits enfants
qu'on a traités
salement
dans un dortoir ! ”
page 50
Le Petit Jésus de la Crèche :

Vous me voyez, souriant
aux anges
sans reproche,
mais attention,
je sais froncer les sourcils
quand les enfants
ne sont pas gentils
pour leurs proches,
dans une mauvaise intention
et font du mal aux mésanges ! ”

Le Bonhomme de neige :

ça va aller !
Je me plie à toutes les vérités,
bonne pâte,
on peut me pétrir
et me modeler
à plaisir,
me changer le nez,
ou les attributs
me faire porter tous les chapeaux.
Je sais répondre
aux questions de morale,
selon les buts,
avouables ou illégaux,
que l'on se propose.
Un rien me gâte ;
avant que je m'effondre
suite à mon ostéoporose
congénitale.
page 51
La Lune de miel :

Vous avez entendu:
choisissez donc votre sexe
à la bonne,
rien n'est défendu,
à ce que je vois,
cela ne vexe
plus personne …
Moi-même, votre reine,
je crois,  je décrois,
je suis pleine,
j'attire et je repousse
en douce.

Et tatouage
à tout âge ! ”

Oracle du Père Noël,
Grand Prêtre de la Nuit des Jouets

L'Homme augmenté
que vous ferez naître
sera un jouet
fait de nerfs,
mais ignorant le soupir !
Ainsi deviendrais-je le Maître
de l'avenir
que vous vous serez offert.

page 52
Le sapin de Noël :

Contre les prêcheurs
de malheurs,
j'annonce
la bonne nouvelle
en liesse
du retour éternel
des printemps !
Je dénonce
les écrouelles,
la vieillesse,
le gel,
et les absents !

Le Ravi :

Alors, pourquoi tes aiguilles
jonchent-elles déjà le sol,
jusque dans les saintes familles
sans alcool ? 

*

Épilogue :

Dans le coin du ciel
de glace
sans prestige
qui nous est octroyé,
par-dessus la Ville,
il n'y a pas de place
pour des anges
frileux.
Heureux
page 53
suis-je
si le message essentiel,
devenu étrange
et dérisoire
pour tant de cœurs peu tranquilles,
me revient en mémoire
avec fidélité :

Paix sur la terre,
bienveillance
envers tout être humain
qu'il erre
ou qu'il aille son chemin
en espérance.”

août 2015