Jacques
Gruber
MES
THÉÂTRES
PO è MES
LISTE des RECUEILS que j'ai publiés sur Internet :
Un Signe dans la Vie (1951-1965)
Le Matin vient déjà (2010)
Sveltes poèmes (2011-2012)
Une existence poétique actuelle (2013)
ÉTOILES sur un fond noir (2013)
Mes Théâtres (2014-2015)
Les Bons sentiments (2016)
Au jour le jour (2016)
Retour sur images (2016)
À bâtons rompus (2017-2018)
liste des textes
En
forêt, p. 3
La
matinée, p. 4
Le
cimetière ultramarin, p. 6
Sous
la tente, p. 8
Aux
chalets d'Ayère, p. 10
Retour
aux sources, p. 11
En
famille, p. 12
Sur
les pas des huguenots, p. 14
Au
Jardin des Origines, p. 15
Dans
la Cité des temps Derniers, p. 17
À la
recherche du temps présent, p. 19
En
coulisse : courage, p. 21
Sur la
scène : le concert de musique baroque, p. 22
Au
magasin des accessoires, p. 23
Sur
une scène de sang, p. 25
En
Cévennes, p.26
Au
quartier latin, p.27
Pour
un débat public, p.28
Notre
théâtre vécu, p. 30
Le
théâtre imaginé, p. 31
Le
ballet : Les flamants du lagon, p. 34
Sur
scène : Dialogues, p. 35
Sur
scène: Chœurs amœbés (chants alternés): Les
Jardins d'Europe, p. 37
Sur
scène : Monologues, p. 39
Sur
scène : La panne d'inspiration, chœur
et solistes, p. 42
Songe
d'une nuit d'hiver, 45
page 3
En forêt
à prendre au
propre et au figuré
Dans le
silence
des
oiseaux
au nid
et des
levrauts
au gîte,
la forêt
résonne.
Cris
aigus
de
l'enfance,
fracas
de qui
bûcheronne
dans les
feuillus
aux vertes
étincelles.
Nous
saurons sous peu
ce que
cogite
le front
nuageux
qui
s'amoncelle.
Les troncs
enlacés,
peau
contre peau,
crissent
quand, au
sommet
de leur
amas,
surgissent
leurs
étreintes.
page 4
Au moment
où le jour sombra,
j'éprouvai
la crainte
que les
claquements
de tous
les drapeaux
qu'au bord
de nos chemins,
usés par
le débardage,
la futaie
agite,
en forme
de pavois
d'honneur,
au bout
des longs bras
de ses
bois,
avec des
froissements
de
parchemin,
fussent,
le signe
avant-coureur
d'un orage
aux effets
diluviens,
tombés des
nues
couleur de
cendre.
Qui s'engendrent
de façon
continue,
comme des
poupées russes.
20 août 2014
Matinée
Regarde,
le jour
s'est fait beau
pour toi,
sans
déchirure,
sans rien
qui le farde,
page 5
il entre
par la baie,
une large
raie
de ciel
bleu roi
que la
nuit a lavé
est son
flambeau.
L'arbre
élevé
cache
un mur de
ciment
derrière
un lambeau
de sa
chevelure.
La durée
de ton baiser
qui ne
ment
ne se
mesure
à rien que
l'on sache.
Viens !
Déjà, sur
la table,
la théière
exhale son
haleine
légère,
chaude et
parfumée
de cédrat.
La semaine
qui
commence
sera
stable,
elle a
changé ses draps;
ce n'est
plus de l'histoire
exhumée
d'une
poubelle
d'indécence
dont tu te
souviens.
peut-être.
page 6
Elle s'est faite
neuve et belle,
elle prend la pose.
Image d'une saison complète,
qui ne se mesure pas au
centimètre,
l'été va, dispatchant
ses amours fragiles ;
inutile
de courir
aux jardins d'Ispahan
pour cueillir
une rose.
septembre 2014
Le cimetière ultramarin
Une longue, longue, haute
barre d'habitations,
qui n'a pas coûté cher
aux marchands de rêves,
nous tient lieu d'horizons :
piste pour un astronaute,
large ruban aux mille yeux
qui n'a pas été bâti au
milieu
d'un champ d'asters.
Par cette matinée
qui s'achève,
faisons-en quelque chose,
page 7
nous déplaît !
Quelque chose d'acceptable
pour la bonne cause
qui nous réunit autour de
cette table.
Déjà le paravent
japonais
vire du rose au ponceau.
Puis quand le soir se résorbe
dans la nuit,
toutes lumières allumées
derrière les carreaux,
ce n'est toujours pas la voie
lactée,
mais un firmament
étoilé
qui reluit.
J'imagine alors un poster :
un vaisseau
aux allures de colombier
portant loin outremer
au pays des tamarins,
et des tamariniers
la mémoire qui, déjà, fond
des marins
et mariniers
que le destin rassemble
sans décorum
dans le dernier berceau
où toute vie s'achève,
au fin fond
de la mer,
page 8
avec leurs rêves
de Mandarins
et de mandariniers.
Ensemble,
nous ferons un tableau
de ce columbarium
ultramarin.
septembre 2014
Sous la tente
campagne de vaccination, dans un camp
de réfugiés au Proche-Orient ("vu à la télé")
Après avoir retiré mes
sandales,
je pénètre sous la toile
où la tiédeur des corps
s'exhale
sur les nattes posées en
étoile
que je transgresse.
La veilleuse
qui sert d'éclairage
possède une aura merveilleuse
qui me frappe :
elle couve la tendresse
autant que la rage.
Les yeux des enfants, en
grappe,
dévorent mon apparition
mouvante et parlante.
Ils sont assis sur un tapis
à même le sable
qui (tant pis)
page 9
n'a rien de la carpette
volante
de la fable
que l'on se répète
dans l'inaction.
Vais-je leur rendre leur
terre,
leurs jeux, leur école, leurs
frères,
leurs ambitions,
avec mes doses de calcium ?
Tout de blanc vêtu
d'un manteau
sans franges,
une ceinture immaculée
autour des flancs,
dont la boucle semble
d'électrum,
une cagoule encadre mon
visage
inconnu,
pieds et mains gainés de
blanc,
suis-je un djinn, une fée,
un génie, un mage,
Jibrill l'archange
qui serait venu des pôles
avec un langage nouveau
pour leur apporter la
réalisation
de leur rêve ?
A moins que je le fausse
et les trahisse
Rompant la trêve,
je découvre leurs épaules
page 10
et j'inscris dans leur chair
avec ma lancette,
le signe pas clair
que leur incompréhension
rejette.
Je ne leur veux rien de
mauvais,
toutes salutations
achevées, je m'en vais.
Le temps que je me rechausse,
ils me haïssent.
octobre 2014
Aux chalets d'Ayère
souvenir*
Sur le versant ensoleillé
où le rare lys Martagon,
prince de la flore alpine,
à peine éveillé,
frise les boucles roses de
ses pétales,
je vois le sommet de la montagne
qui culmine
avec la hardiesse
d'Artaban,
à la limite étale
d'un ciel entièrement
nettoyé.
page 11
Un sentiment
de joie mêlé de tristesse
me gagne
de n'être qu'une attitude
face à tant de richesse
de beauté, de force et
d'altitude.
* Les chalets d'Ayère, au-dessus du
Plateau d'Assy, Massif du Mont-Blanc, Haute-Savoie, France.
Retour aux sources
Moitié endormi,
à demi éveillé,
sur l'oreiller qui se creuse,
loin des périls
et de la morosité,
porté par le flot de la vie
et les devoirs civils,
mais tenant à distance
le fouillis
de la vie courante
je me livre,
dans la profondeur dangereuse
du réservoir enfoui
de la vie pensante
de l'esprit, *
à mes assemblages très
subtils
de mots en résonance :
significations
et sonorités,
sens et sons,
depuis que, pour survivre,
mon cœur s'en éprît
par-delà toute raison,
(à l'instar des nombres
premiers).
* Être engagé dans le
monde tout en tenant le monde à distance : ‟Ils sont dans le monde,
mais ils ne sont pas du monde” (Jean 17, 11a, 16a); l'ascèse dans le monde de
Jean Calvin (1509-1564) retrouvée à la fin du xix
éme siècle par Thérèse de Lisieux (1873-1897), le recueillement de la
méditation biblique piétiste remontant au xviii
éme siècle, la réduction phénoménologique d'Edmund Husserl (1859-1938).
page 12
L'instant insoucieux
qui va suivre
me place
à une infinie distance,
dans des cieux
de glace.
Alors que je me dégivre,
sans hoquet,
que ce soit à cent lieues
ou à portée de fusil,
de secrets loquets
s'ouvrent, tels des yeux,
sources d'or, sources bleues,
de mon imaginaire
sous le double arc de leurs
sourcils
tracés d'une plume légère.
Le réveil est une audace
à laquelle il faut faire
face.
En famille
Les princes charmants
ne résistent pas aux temps
et, jeune beauté pour ton
miroir,
tu termines en fond de
tiroir.
page 13
Toi qui ne recherches ni
Graal ni grade,
mais les paroles essentielles
qui ne font pas parade
ou encore l'alchimie
du verbe,
regarde :
des personnes amies
dont tu connais les noms
et qui ne doivent rien à des
apparitions,
conversent entre elles
assises sur l'herbe,
dans la prairie
où le ruisseau s'attarde
et nous nous embrassons
tous ensemble.
Nous connaissons
les retrouvailles annuelles
des anniversaires
dans la maison de famille
parmi les meubles centenaires
qui fleurent la camomille;
les sages Noëls et leurs
Avents,
les passages de l'An;
les fêtes rituelles
des Rois
avec leur fève
puis, dans leur mois,
celles des chrysanthèmes :
ils ont quelque chose qui
vous ressemble
sous leurs cheveux
ébouriffés.
page 14
Le retour éternel du même,
non dégriffé,
ne se produit jamais
qu'en rêve
il me semble.
Sur les pas des huguenots
pour François et Françoise D-E
13
août 2015
Je regarde.
Mes yeux suivent
à distance
cette longue stance
que décrit à l'horizon
l'ondulation
en grisaille
des serres.
Personne qui m'en prive.
Il pleut des hallebardes
sur les feuilles déchues
qu'un hiver a gelées,
les branches nues
en bataille,
tirent de la conscience
attachée
à ces terres
une prestance
imprévue.
page15
Sous la brume
qui plombe
ses rives
tapissées
d'une arborescence
de bruyère,
sans se retenir
aux imperfections
qu'elle croise,
la rivière,
qui prend naissance
du pied d'une tombe, *
se teint d'une nuance
ardoise.
Elle sied aux déceptions
qui ne cessent d'aguerrir
celui qui les assume.
novembre 2014
* Peu de jours après un
ensevelissement, dans une propriété, à Saint-Paul-Lacoste (Gard), j'ai été, moi-même, témoin d'une source qui s'était mise à couler du
pied de la tombe. Je pense ici à la liberté-de- conscience-pour-tous apportée
en France par les huguenots à travers leurs tourments.
Au Jardin des Origines
Quelque chose
qui est l'esprit
et non le sort
me dit:
page 16
‟Ose
parler de libération
de l'existence
et de l'énergie,
de préférence
à la création
de la vie,
lorsque le Tout
sort
du flou
sans début
ni but.”
Libération
de la lumière,
de l'évolution,
de la parole,
de la joie, de la beauté ;
explosion
de toutes les vies,
sans agressivité
guerrière,
sans protocole,
sans jalousies.
La liberté
nous
transporte
dans un jardin
qui n'a clôture ni porte
ni tombes
ni le gardien
à qui cela incombe
mais des fillettes
qui font un jeu ;
page 17
nous les voyons si peu
que rien,
cependant nos oreillettes
nous font entendre
leur refrain :
‟Venez et devenez !
Venez
et devenez !”
J'entends
que nous prononçons :
‟Oui
!”
Et je pressens
que, tous, nous pensons :
‟C'est
solide, merci !
novembre 2014
Dans la Cité
des temps Derniers
L'indépendance,
la
rebelle,
bâtit une
citadelle
dont la
tour
doit
monter jusqu'aux cieux,
brisant
les interdits,
pour
déloger les dieux,
percer les
secrets
de la
haine et de l'amour,
page 18
démystifier
les
esprits
et,
par l'intelligence,
maîtriser
le noyau
de la
planète,
joyau
à l'abri
de toute conquête ;
A moins
que l'écroulement
emblématique
des tours,
l'éclatement,
du centre
magnétique
de notre
sphère,
le fracas
des eaux
qui
supportent tout
et
triomphent de nous
par la
force de leurs flots,
couvrent
nos voix,
fassent
taire
les
harangues,
nous
emplissant d'effroi.
Soit : en
dernière instance,
que dans
la confusion
des
langues
qui
s'ensuit,
nous
apportant la délivrance
de
l'emprise
totalitaire,
nous
concevions,
serait-ce
au mépris
de notre
grammaire
page 19
et avec
une entière surprise,
dans
l'ultime éclair
de notre
petit monde intérieur :
‟ Revenez et ad-venez !
Revenez et ad-venez ! ”
Et nous
répondons,
sans
regret des revolvers
ou des
moteurs,
dans un
nouvel air,
pour une
autre vigueur :
‟ Tout est accompli ! ”
et je sais
que nous pensons :
‟ C'est bon ! ”
‟ PAIX . ”
novembre 2014
À la
recherche du temps présent
Sous les
feuilles
où je
m'engage,
un tunnel
d'air chaud
m'accueille,
le chemin
cabossé
paraît
rendre hommage
aux
pustules d'un crapaud
écrasé.
page 20
Tout en
roulant,
je regarde
dans mes songes :
ce ne sont
que vérités
d'existence
significatives.
Dans la
réalité
je vois les mensonges
de nos
vies démonstratives
à bout de
patience,
dont le
socle est croulant :
la neige
qui ne
pardonne
se
désagrège
et sur la
plage
personne
n'est
sage.
Le rue
s'écoule
entre de
hautes falaises
d'immeubles
et je ne
suis à l'aise
que
lorsque je foule
le sol
meuble.
J'éprouve
le besoin
d'un
parcours
et je ne
trouve
pour tout
soin
que des
détours.
Les mains
sur le guidon,
la pluie
tombe,
page 21
elle
m'enclave
derrière
sa grille ;
le vent se
lève,
passe une
colombe,
le sol se
lave
et brille,
le jour
que nous vidons
s'achève.
Je louche
vers ce
qui est en moi :
les verts
monts,
tracés par
un pinceau
chinois,
sur de
calmes eaux,
présentant
pour le soir,
qui se
couche
dans ses
plis,
au profond
du miroir
étendu à
ses pieds,
les
reflets
assouplis
des sommets. décembre 2014
Dans la
coulisse : courage
pour mon frère Philippe, 7 novembre 2018
Quand ceux
que
j'aimais
sont morts
autrefois,
j'étais
d'entre les forts :
j'ai
pleuré
page 22
sur eux,
pas sur
moi.
Quand ceux
que j'aime
à l'heure
qu'il est
tomberont
sous la faux
je
pleurerai
sur eux
et sur
moi-même,
car ils me
feront un cruel défaut.
décembre 2014
Sur la scène : le concert de
musique baroque
Le Steinway
est sur le devant
le pianiste en joue
d'un toucher élégant
sans qu'il devienne son
jouet,
l'orchestre lui emboîte le
pas,
violons contre la joue,
nappe ondulante des archets,
mais nous laissons
tout ces appas :
nous écoutons.
Un chant
naît en nous
lointain, mais accrochant :
il ira jusqu'au bout,
page 23
riche et modeste,
sourd ou fredonné ;
libre
dans l'air tendu qui vibre,
comme un geste
ordonné
à même de se poursuivre
au-delà des cuivres.
Ce n'est pas qu'un chant,
ce n'est pas qu'un son,
ce n'est pas qu'une onde,
c'est l'échanson
de la symphonie :
s'approchant
à la seconde
d'un bond, un pas de danse
et il nous verse sa folie,
en abondance.
Le miracle : instant de
fusion,
est qu'au final
flûtes, hautbois
et bassons,
concerts royaux,
cordes et anches,
ces accords magnifiés
à profusion
que je bois ;
nos parents déjà en étaient
fortifiés
et ils revivront
bien qu'ils ne soient
page 24
que boyaux,
métal
et planches.
Noël 2014
Au magasin des accessoires
pour
l'année nouvelle
En toile de fond,
les rustres
arêtes des sommets
imposent leur colonne
vertébrale
couleur Terre de Sienne
et le soleil
phosphorescent,
d'aplomb
à travers l'appareil
des forêts,
descend
comme un lustre
de cathédrale
vénitienne.
On peut imaginer
les officiants
de la dramaturgie
de
l'histoire,
riche en frasques
et pieds-de-nez,
venir à ce rendez-vous
digeste et indigeste,
porteurs d'une vasque
à leur gloire
page 25
avec la magie
de leurs vêtements
et des loups
qu'un seul geste
Combien est-il dommage,
pour finir,
que cent-mille
personnages,
en ville,
sans plus d'accessoire
jusqu'à la nudité,
coupés des sources
élégiaques,
jouent, au nom de la liberté,
dans le psychodrame
du désir
désenchanté
(sur la trame
du déboire
où notre ego
se complaît),
la scène de l'ivresse
grandiloquente,
ignorante
de la joie dionysiaque
devineresse.
10 janvier 2015
page 26
Sur une scène de sang
après la tuerie de Charlie Hebdo (7 janvier 2015)
Le vent,
capable de déraciner
le chêne
et d'obliger
le roseau pensant
et railleur
que nous sommes,
à plier bagage
n'est pas suffisant
pour transporter ailleurs
la scène
ou chacun s'engage
en tant qu'Homme.
Quel souffle
nouveau
nous aidera ?
Non pour obtenir
nos désidérata,
nous enfler,
enfiler
nos pantoufles.
Mais pour abolir
ce diorama
où des armes tueuses,
peuvent se faire la peau
des gens amoureux
de nos devises vertueuses. *
Pour que s'accomplisse,
sans artifice,
le donné généreux
qui est déjà-là ?
8 janvier 2015
* République laïque : Liberté , Égalité, Fraternité.
page 27
En Cévennes
évocation
En ce moment,
dans le schiste,
les feuilles
se recueillent
au fond de l'eau
et forment un tableau
tachiste
miroitant.
Le soleil
de cet après-midi
passé ensemble,
pareil
à la bonne mine
des fruits
que l'automne
rassemble
et qu'une averse efface,
illumine
chaque surface
qui s'abandonne
à lui.
27 février 2015
page 28
Au Quartier Latin
évocation
Les soirs d'été
qui viennent tard,
fenêtres fermées,
à cause de la chaleur,
rue Mouffetard,
la foule,
dans son bonheur
estival,
déroule,
jusqu'à Saint Médard
la fresque,
demain fanée,
de son festival
désuet
(ou presque).
Saurais-je encore,
sans pose savante,
réciter
des vers de Racine,
me remémorer
Saint Remi,
le théorème de Pythagore,
les verbes en "mi",
revenir
sur la structure et le lien
de la matière,
sur l'univers proustien,
quand l'actualité
courante,
page 29
sans avenir
me fascine
et me désenchante
à sa manière.
Les soirs d'été
viennent tard :
ce n'est pas par hasard,
c'est afin d'en profiter.
27 février 2015
Pour un débat public
Entre personnes amies,
il suffit
de tables et de chaises
pour que le décor
soit planté,
que chacun trouve ses aises
et se sente accepté.
Les ors
et les tapisseries
nous ravalent
au rang des malappris.
Pour la République,
les religions mises à plat
se valent.
Pourtant, les lumières
qui traversent l'horizon
page 30
de notre humanité,
ne proviennent pas
de la seule raison,
des esprits sans frontières,
de la physique,
de la société.
Le salut
ne vient plus de Domrémy,
nos "voix"
à tout vent
sont un choix
de poussières
depuis que les prophètes
se sont tus.
Toi-même, fan du Rugby,
y penses-tu
alors que les packs avant
vont à la mêlée
comme à la fête
et que chavire
le stade qui aspire
au trophée ?
Lorsque les prophètes
se sont tus,
d'autres se sont présentés
sur ces entrefaites
qui ne pèsent pas un fétu.
et nous ont menés
à toutes les défaites.
2 mars 2015
page 31
Notre théâtre vécu
Les bruits du dehors
entrent par la baie,
une radio égrène les records
et les pertes ;
tristes ou gaies
sont les nouvelles.
Nous allons et venons
dans l'appartement,
avec nos tartines de beurre,
toutes portes ouvertes
urbi
et orbi :
par quel déchaînement
subit
de déraisons,
à cette heure,
nos têtes hébergent-elles
Socrate,
Zarathoustra,
Nathanaël, *
sourates,
fouchtras,
Noëls ?
* Les Nouritures terrestres d'André Gide.
Entre eux,
bien répartis,
ils sont en paix,
mais nous prenons parti
jusqu'à nous quereller
comme chats.
page 32
Notre discussion
tranche,
fait des nœuds,
des entrechats,
un ballet de notre invention
digne des planches.
mars 2015
Le théâtre imaginé
J'ai laissé trop longtemps
grande ouverte,
en plein champ,
sur la prairie,
la porte ouverte
de la rêverie.
Là, l'imaginaire
de ma Bible
à la garde fleurie,
m'a entraîné,
précédant Apollinaire
le mal-aimé,
dont la blessure
saigne encore
sous le bandeau
qui décore
son front,
page 33
et suivi, pour moi, de
Rimbaud,
rompant toutes les amarres
de son vaisseau,
par-delà louange ou censure,
affranchi de la boussole et
de la barre,
à la dérive, sans cible
ni honneur,
mais brillant de ses
illuminations
littéraires
sur toute sa longueur.
Toutes choses devenues
sensibles,
depuis Verlaine
absous non sans avoir été
puni,
de ses passions
et de ses absinthes
trop humaines,
frappé, comme Nerval
l'incompris,
par les illusions
déteintes
et la morbidesse
du monde occidental
en détresse.
Jusqu'à Max Jacob : - ‟Manège ton ménage,
Ménage ton manège ” - ,
qui eut le privilège
d'apparitions
christiques,
tout à la fois profanes,
saintes,
et sages
- ‟Robe de soie jaune et parements bleus ” -, *
page 34
peintes
sur le mur,
dans sa chambre, 7, Rue
Ravignan,
‟Au fond d'une cour,
derrières des boutiques ” **
signes des repentirs
auxquels il s'applique
comme il peut
et dépeignant
à l'avance son obscur
martyr. ***
* Avenue du Maine, Les
œuvres burlesques et mystiques de frère Matorel.
** La Défense de Tartufe,
2ème Partie, Révélation, Visitation.
*** Mort à Auschwitz.
Tous témoins du poème,
portés par le succès
ou déçus de leur mécompte,
à travers les alcools, les
amours, les excès,
ils avaient le sens inné des
lexèmes.
Au bout du compte,
qu'ils soient ‟rose ou réséda”, *
avec ou sans l'Église et ses
pompes,
- que nul ne les corrompe -,
névrose et addenda
ils ont fait leur théâtre
ni plus ni moins idolâtre.
* La rose et le réséda : "celui qui
croyait au ciel" (les Résistants chrétiens : Honoré d'Estienne d'Orves,
Gilbert Dru) et celui qui n'y croyait pas (les Résistants communistes athées :
Gabriel Péri, Guy Môquet), La Diane
Française, Louis Aragon.
mars 2015
page 35
Le ballet : Les flamants du lagon
Peut-on décrire,
sans que le fil de sa beauté
s'émousse,
la chorégraphie,
d'un couple de flamants,
amants
pour une vie
migratoire,
qui se repousse
et s'attire
sur la musique des Noces
de Strawinski
- ô notre désir, nos amours
précoces ! -
au carrefour
imprécis
de la singulière histoire
du sexe, de l'art et de l'amour
?
Avec quelle dose
d'ironie
et combien de coups de pouce
pour la loi régalienne
que nous impose
la biochimie
au passage de l'oiseau à
nous,
pourra-t-on croire
égaler sans rajout,
sur des airs de Cimarose,
- ô notre plaisir, notre
souci ! -
ce pas de lignes jumelles
démultiplié jusqu'à nos
limites visuelles,
page 36
dans
une lumière corallienne
légère et transitoire,
douce
à l'infini ?
avril 2015
Sur scène : Dialogues
Où vas-tu
à travers les aveines,
avec cette lenteur,
tout de vert
vêtu,
été rêvé,
semé d'émeraudes
dans des senteurs
de verveines
chaudes ?
Tout
de vert vêtu
et
le teint cuit,
je
vais
chargé
de fleurs,
de
feuilles, de fruits,
de
couleurs,
d'un
pas lent,
mais
sans regrets,
vers
le pays attendu
de
l'hiver étincelant.
*
page 37
Meubles anciens,
dotés
par dessous
de quatre pieds,
sculptés à la gouge
avec un art de chiromanciens,
de quoi vous plaigniez-vous
quand on vous bouge ?
Vous
nous avez pourvu
de
pieds courts
et
d'un gros ventre,
mais
refusé de marcher ;
au
surplus
vous
bousculez
sans
ménagement
notre
centre
au
cours
de
vos emménagements !
mai 2015
Sur scène : Chœurs amœbés* : Les Jardins d'Europe
* chants alternés
Nos Terres avaient beaucoup
produit
sans que nous en goûtions aucun fruit !
Alors,
nous étions partis, nus,
selon nos destins,
dans la mer qui nous
enveloppe,
page 38
vers les Jardins
de l'Europe
où nous n'étions pas attendus !
Nous
partagions
le
sort occidental,
où,
même que l’on se repente,
par-delà
le bien et le mal,
il
n’existe pas de remonte-pente
pour
ceux qui sont tombés en bas ;
à
part l'arbre qui bourgeonne,
nous
n'attendions
plus
rien ni personne
ici-bas
…
*
Houaïe, au sein de la mer
il n'y a plus ni frères ni
sœurs !
Pourquoi, alors, payer si cher
un
trafic des passeurs ?
Mais, que vos odeurs sont
fades,
vos jardins enclos !
Quoi,
pour cette escapade,
vous
n'avez rien sur le dos …
Hélas, le chant mélodieux
du muezzin s'est tu !
Ah
! comme l'éclat de vos yeux,
habille
votre corps dévêtu …
page 39
Nous sommes noirs
et nous sommes fiers !
Oui,
de la tête au trottoir
et
dignes aux trois tiers !
Vos montagnes brillent,
mais votre langage est plat !
Vous
venez en famille
sans
prévoir de repas …
Nous abritons une foi
sous nos allures de bergers !
Nous
avons un moi, un émoi, un surmoi
qui
exigent de vous héberger …
Notre rêve c'est : apprendre
et acquérir !
Notre
crainte, c'est : prendre
et
conquérir …
*
Repêchés
par la marine de notre
nation,
hors la trombe
d'un déluge
sans colombe,
pour atteindre
le refuge
qu'a nourri,
page 40
sans feindre,
votre imagination,
vous échouerez,
trahis par vos agents,
pleins de Dieu
et transis,
chez des gens
porteurs d'un préjugé
secourable
qui se veulent irréligieux,
mais rendent un culte aux
congés,
et cultivent l'art de la
table …
Sur scène : Monologues
Je revendique,
ici-même,
la licence
de dire
ce que j'aime
ou non,
en général
et selon
que le moment l'indique.
Non ce que je pense
de la météo seule,
mais ce que bon
me semble.
page 41
Par exemple :
‟Ce poisson
est un animal
dont
la gueule
ne
m'inspire
rien
que d'antipathique”.
*
J'aime bien ce moment,
surgi au milieu du trafic,
on ne sait comment :
une odeur de café
liée aux vacances
de mon enfance
qui me laisse
insatisfait
et même me blesse
comme s'il s'agissait
d'un pronostic.
Ce qui me désole
c'est qu'on me le vole.
*
L'oiseau
bleu
passait et
repassait
il ne
s'arrêtait pas
dans ses
jeux subtils ;
pourquoi
alors les corbeaux
se
posaient-ils
de guerre
lasse
à la
pointe des échalas,
sur une
branche basse
en haut
des édifices ?
page 42
Parbleu,
c'est que
personne ne l'arrêtait,
même
juchés sur des escabeaux,
quoi que
l'on fît,
et quand
même je le dusse,
rien ne
s'y prêtait,
car il
était d'un bleu de Prusse
de la
couleur des conscrits
à
l'exercice.
*
Nihilistes
bien au
calme,
ayant
pignon
sur rue,
parés de
préjugés
misérabilistes,
ils font
l'opinion
la plus
courue,
leur vie
que plus rien n'épate
s'en est
emparée
et, tout
comme leurs aînés,
ils
décernent la palme
à une
culture encalminée
de longue
date.
mai 2015
page 43
Sur scène : La panne d'inspiration, chœur et
solistes
Depuis que sont
tombés
les vents
gréco-romains
éternels,
les
souffles bibliques
à relever
les morts,
- l'Esprit se lève à l'Est -
ceux des
mondes chrétiens
enchantés
:
roman,
baroque
ou germanique ;
les
supports
universels
du désir
- le Soleil se couche à l'Ouest - .
Ces
rosiers remontants
qui
devaient
toujours
refleurir !
Dès lors que se sont
tues
les
sources anglaises
- ô poètes des lacs -,
(Samuel
Coleridge, William Wordsworth)
celles,
françaises
ou slaves,
dans leurs
fracs
romantiques,
‟Poète,
prend ton luth” -
(Musset)
jusqu'aux
chants
des rues
et des
caves,
bruts
ou
touchants.
page 44
Alors que se sont
épuisées
les belles
lettres des Amériques,
- de la Bible aux déserts et aux tavernes -,
les
inspirations
de la
Chine et du Japon,
qui ornent
nos musées
modernes.
Après que les
scores
atteints
par les décibels
technos
ont mis à
sac,
sous tant
et plus de labels
encore,
les
cultures africaines,
islamiques,
latinos
indiennes,
océaniques,
antillaises,
blanches
et blacks,
- et de plus anciennes :
grimaçantes,
incertaines,
magiques,
caressantes
ou qui mettent mal à l'aise -.
*
À quelle Iphigénie,
très
chère,
faudra-t-il
alors
page 45
ôter la
vie,
pour
satisfaire
des dieux
en qui
l'on ne croit plus,
- quoi que l'odieux
coûte à l'éthique,
en propre et au surplus -,
pour que
la flotte,
renouvelée
en tout
son corps,
sous le
vent
d'un
souffle élargi,
- laissant là la bougeotte
du rap
à l'écoute
syncopée -,
rassemble
ses barges,
sorte du
port,
ajuste son
cap,
retrouve
le large
- et, se soulevant,
reprenne sa route
vers l'Occident
accompli - ?
mai 2015
page 46
Songe d'une
nuit d'hiver
(Rien n'est plus près d'un
mensonge-vrai qu'un songe. Ce texte a été écrit pour le seul plaisir de la
création littéraire. Toute ressemblance avec des idées, des personnes, des
choses, des saisons connues doit être
considérée comme purement fortuite.)
Prologue :
Des néons
aux
couleurs
de billes
fluorescentes
ont vaincu
la nuit
dans la
Cité
indécente
qui se
déshabille,
malgré le
froid ;
le gel
frappe les fruits
qui
ouvrent des yeux ronds,
étreint
les cœurs
montrés du
doigt
sous des
atmosphères
d'animosité.
Nous avons
eu les Lumières,
il nous
reste l'éclairage.
Je transforme
en mots,
en termes
d'arbitrage,
l'opéra
qui me parvient,
alors que
je suis au chaud
sur ma
couche,
à
l'approche du sommeil,
derrière
le double vitrage,
volets
relevés
sur un
quartier citadin
et des
pans de ciel illunés
que je
touche
du bout de
mon orteil.
page 47
*
Les banderoles électriques des rues :
‟ Joyeuses fêtes
à qui vous êtes ! ”
‟ Joyeuses fêtes
pour qui vous êtes ! ”
‟ Joyeuses fêtes
tels que vous êtes ! ”
‟ Joyeuses fêtes
comme vous êtes ! ”
Le Ravi :
(le naïf de la Crèche provençale)
‟ Bonnes Fêtes,
quand on est bête
et prétentieux ?
Il faudra bien,
une assistance chevronnée,
à ceux qui ne sont rien !
On en voudrait
à notre porte-monnaie
qu'on ne dirait
pas mieux. ”
Les sujets animés à la devanture du
grand magasin :
‟ Ah ! ça ira, ça ira,
des marchandises
page 48
plein la caverne ;
ah ! ça ira, ça ira,
toutes les bêtises
on les vendra !
”
La Lune de miel :
‟ Prenez et mangez
de mon pain d'épices
aux effets radieux,
chez moi c'est gratuit ;
prenez et buvez
de l'élixir,
tiré de plantes alpestres,
que je recuis
dans mes offices,
vous serez comme des dieux
dans vos paradis terrestres
et chaussez mes bottillons ailés,
si tel est votre plaisir
d'équilibristes zélés ! ”
Les sujets animés des devantures :
‟ Ah ! ça ira, ça ira !
les rabat-joie
à la poubelle ;
ah ! ça ira, ça ira !
les rabat-joie
au débarras ! ”
page 49
Le chœur des Bras-cassés :
Barbe, Barbès, Barbizon,
allons chasser le bison,
Barbentane, Barbotan,
pêcher le barbeau tout autant.
Le Père Noël :
‟ Des cadeaux,
j'en ai plein mes traineaux.
À condition d'avoir été polis
propres, sages et de nos amis.
Il arrive que
je troque mon renne
contre un hélicoptère,
pour peu que l'envie me prenne
de jouer le coléoptère
je me glisse
sur les marchés de Noël
qui sentent le vin chaud,
la réglisse
et le caramel
sur le réchaud.”
Saint Nicolas :
‟ Et moi,
évêque de bonne foi,
je ressusciterai
de leur saloir
les petits enfants
qu'on a traités
salement
dans un dortoir ! ”
page 50
Le Petit Jésus de la Crèche :
‟ Vous me voyez, souriant
aux anges
sans reproche,
mais attention,
je sais froncer les sourcils
quand les enfants
ne sont pas gentils
pour leurs proches,
dans une mauvaise intention
et font du mal aux mésanges ! ”
Le Bonhomme de neige :
‟ça va aller !
Je me plie à toutes les vérités,
bonne pâte,
on peut me pétrir
et me modeler
à plaisir,
me changer le nez,
ou les attributs
me faire porter tous les chapeaux.
Je sais répondre
aux questions de morale,
selon les buts,
avouables ou illégaux,
que l'on se propose.
Un rien me gâte ;
avant que je m'effondre
suite à mon ostéoporose
congénitale. ”
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La Lune de miel :
‟ Vous avez entendu:
choisissez donc votre sexe
à la bonne,
rien n'est défendu,
à ce que je vois,
cela ne vexe
plus personne …
Moi-même, votre reine,
je crois,
je décrois,
je suis pleine,
j'attire et je repousse
en douce.
Et tatouage
à tout âge ! ”
Oracle du Père Noël,
Grand
Prêtre de la Nuit des Jouets
L'Homme augmenté
que vous ferez naître
sera un jouet
fait de nerfs,
mais ignorant le soupir !
Ainsi deviendrais-je le Maître
de l'avenir
que vous vous serez offert.
page 52
Le
sapin de Noël :
‟ Contre les prêcheurs
de malheurs,
j'annonce
la bonne nouvelle
en liesse
du retour éternel
des printemps !
Je dénonce
les écrouelles,
la vieillesse,
le gel,
et les absents ! ”
Le Ravi :
‟ Alors, pourquoi tes aiguilles
jonchent-elles déjà le sol,
jusque dans les saintes familles
sans alcool ?
”
*
Épilogue :
Dans le
coin du ciel
de glace
sans
prestige
qui nous
est octroyé,
par-dessus
la Ville,
il n'y a
pas de place
pour des
anges
frileux.
Heureux
page 53
suis-je
si le
message essentiel,
devenu
étrange
et
dérisoire
pour tant
de cœurs peu tranquilles,
me revient
en mémoire
avec
fidélité :
‟Paix sur la terre,
bienveillance
envers tout être humain
qu'il erre
ou qu'il aille son chemin
en espérance.”
août 2015
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