dimanche 17 novembre 2013

ETOILES SUR UN FOND NOIR






JACQUES   GRUBER
       



ÉTOILES

SUR

UN FOND 

NOIR



POÈMES

Ce recueil de poèmes fait suite à Un Signe dans la vie (de 1945 à mai 1968), Le Matin vient déjà (jusqu’à la fin de l’année 2011), Sveltes poèmes (l’année 2012), Une existence poétique actuelle  (à par­tir de janvier 2013).


LISTE
des textes :
Poète, poème, poésie, page 3
Éclairages d’un jour d’automne, page 4
Impression soleil couchant, page 5
Le boson de Higgs, page 7
Lune d’hiver, page 9
La légèreté des gens, page 11
Les vieux arbres, page 13
Étoiles filantes, page 14
Actualités, page 15
Nécessité fait loi, page 16

Les couleurs perdues du bonheur, page 17
Souvenir de jeunesse, page 19
Consolations, page 21
Espérance, page 22
Gospel, page 26
Orientation personnelle, page 27
Vie et mort d’une étoile, page 30
Le jour, page 31
Instant, page 32

L'été est là, page 33
Distances intérieures, page 34

Marie, page 36

S'il vous plaît : ne lisez pas ces textes comme une notice de démontage.


page 3
Poète, poème, poésie

« Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille »,
*
le soir qui ne dépend
pas de toi
épand
par-dessus les toits
des étoiles par cents et par mille.

* Baudelaire,  « Recueillement »,  Les Fleurs du Mal,  1857.


« Les chants désespérés sont les chants les plus beaux ». *
« La beauté sauvera le monde ». **
de sa liberté
qui l’inonde
sous la clarté
de ses propres flambeaux.

*Alfred de Musset, « Allégorie du Pélican », « La Nuit de Mai », dans Les Nuits, 1835-1837
** Dostïevski, le Prince Muichkine dans L’Idiot,  1868.


« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
je partirai » *
et j’irai
à nouveau
visiter
tous mes châteaux
en Espagne.

* Victor Hugo, poème sans titre des Contemplations, 1856.

novembre 2013
page 4
Éclairages d’un jour d’automne

Une traînée de ciel,
- empreinte
d’une auréole -
bouge à travers
les feuilles
que l’automne vinicole
emprunte
à un jaune de miel
plus clair.

Puis, l’avion,
dans le ciel
sans barrière
d’un gris marin
mêlé de bleu et de noir,
trace sa croix.
Où que nous allions,
quels que soient le conseil
le choix ou la prière,
que nous soyons parés
de romarin
ou coiffés
d’un éteignoir,
notre vitesse s’accroît.

Enfin
un éclairage
se découvre
au sein
de la nuit des cités
qu’il refoule
comme la masse
des nuages
s’écroule
et que s’espace
un ciel étoilé.

Jacques Gruber 7 novembre 2013
page 5

Impression soleil couchant

Les gens pour qui j’écris
sont-ils déjà partis ?
Est-ce parce que l’on n’entend
plus de voix célestes
que vous avez tourné vos vestes
et oublié le chemin de vos couleurs ?
Est-ce par l’effet
d’un éloignement
plus décisif du cœur
même s’il est resté discret ?
Personne, plus, ne me lis
ou presque.
Est-ce du dépit
ou un dégoût livresque ?

Tel un slogan au pochoir,
un sloughi ou un accord parfait,
on plaît,
on cesse de plaire ;
un tapis de petite valeur
fait choir
une personne exemplaire ;
des vies poussiéreuses
privées de bonheur
ne savent que faire
des rencontres heureuses.

Pour que le monde continue,
sur l’asphalte
ou sous un térébinthe,
il faut un déchirement,
une amertume d’absinthe
jusqu’ici inconnue,
qui survient
à la dernière halte

page 6
Vous êtes partis
sans mot dire,
libres de tout parti-pris
et même avec le sourire,
par peur de menteries
où pour en terminer
avec des forfanteries
sans intérêt ?
Vos chaussures
vont vite et loin
vers des aubes sans épines,
sans faire d’éclaboussures,
pour en arriver au Bon Coin
ou finir au Concours Lépine. *
* Le Préfet de Police de la Seine Louis Lépine créateur en 1901 du concours des inventeurs de tout bord qui porte son nom.
Les gens sont gentils
ils nous apportent des pots
 de confitures,
mais qui sont-ils
ces grands enfants immatures
qui cassent leurs jouets
sous le prétexte délétère
qu’ils ont été fabriqués
et qu’ils savent bien trop
de quelle manière ?

La déclinaison du jour
fait défiler sous nos yeux
chaque nuance
d’un discours
en termes convenus,
ennuyeux
à outrance,
des mots qui, depuis des lunes,
ont obtenu
leur quitus.
Or celui qui éprouve,
une  fois de plus,
ses propres décadrages
et ses erreurs,
y trouve,
par une opportune,
surprise
de magnifiques passages
sur lesquels personne n’a prise
et qu’aucun des voyeurs
n’ont aperçus.                

Jacques Gruber  13 novembre 2013
page 7

Le boson de Higgs *

Inépuisable
Univers.
Pourtant,
en leurs moelles,
les étoiles
et leurs planètes
sont faites
d’éléments
en nombre stable,
fini,
- les mêmes jusqu’en nous -. 
S’ils étaient infinis,
notre esprit
ne pourrait
rien du tout
savoir.

Or, de ce puzzle noir, 
déployant
des tentacules de pieuvre,
manquait un morceau :
la cerise sur le gâteau,
le boson de Higgs,
possible tourment
pour des « X » **
engagés sur ce champ
de manœuvre
Aujourd’hui,
avec l’appui
du cyclotron,
en un tour de reins
accompli
sur la commune de Meyrin,
le boson
manquant
a jailli
du heurt des électrons
résistants.
page 8

Ainsi, tout se ramasse
de manière satisfaisante.
La masse,
que nous ne pouvons étreindre,
qui n’est ni visible
ni pesante,
est devenue
autre chose qu’un vide,
qu’une cible
à atteindre :
elle est la table
solide
sur laquelle repose
notre Univers
véritable.

* L’astrophysicien Peter Higgs avait, dès 1964,  avec d’autre savants, défini le dernier élément manquant, pour donner son fondement à l’existence de la masse dans  le modèle standard de l’uni­vers, comme de­vant être un bo­son, répondant électromagnétique du photon. Le 4 juillet 2012, le cyclotron de Meyrin a fait jaillir un de ces bosons.
** Surnom des polythecniciens français.

Jacques Gruber 14 novembre 2013

page 9

Lune d’hiver

La pleine lune étale,
sur toute couleur
qu’elle déteint,
l’éclat apparent
de sa « sélénité » d’étain,
toutes choses devenant égales
sous le dais d’honneur
qu’elle étend.

La sérénité du moment
 se laisserait prendre
à l’adoration
par le sentiment
de contemplation
qu’engendre
un semblant
de pérennité.

Si ce n’était
la sévérité des censures,
des interdits,
qui nous ramènent aussitôt
à la raison qui mesure
nos esprits
occidentaux.

Le silence
auquel la solennité du lieu
nous invite
exauce, par excellence,
un vœu
refoulé au plus vite.

La sénilité du demi-jour
nous guette
dans l’orbe
de ce mensonge
d’une nuit d’été inquiète
où notre conscience,
oublieuse du pour
 ou du contre,
telle une éponge,
absorbe
les déviances
de rencontre.

page 10

Le charme
rompu
nous abandonne
à la salinité de nos larmes,
en ce lieu quasi artificiel,
où rien ne résonne
et dont la clarté lunaire
efface tout le contenu,
sur terre
comme dans le ciel.

Heureux alors
qui peut compter
sur la solidité d’une parole ;
qui se révèle assez fort
pour dompter
le cœur qui s’affole.

La pleine lune
étale à la une
l’in-civilité notoire
des ombres immobiles,
sans repentir,
figées dans leur gestuelle,
nues, dénuées d’histoire,
parmi lesquelles
la brise fait courir
comme un rictus,
sous le dôme
de son royaume
dont elle profile
l’oculus.

Jacques Gruber novembre 2013

page 11

La légèreté des gens

Les gens.
Qui sont-ils vraiment ?

Ils pensent être mieux
en devenant autres
que ce qu’ils sont.
Ils ont un avis
sur tout,
sur nous.
Ont-ils jamais
pensé
jusqu’ici ?

Oublieux
de ce qu’ils doivent
à leur culture,
comme de ce qui revient
à la vôtre,
ils se déçoivent
en suivant la publicité
dans une aventure
à leur façon
qui n’a, en place du cœur,
qu’un désert sibérien
loin de la cité
et de son labeur.
page 12

Prolongés par des prothèses,
entourés d’appareils,

(rien qui se taise)

inquiets
et frivoles

(frivoles parce qu’inquiets)

alors que le temps nous hache,
ils sont, quand on les compile,
tous pareils :
tous fragiles,
gens de bien,
-non sans taches-,
prêts à se montrer tout nus

(sauf à cacher leurs revenus
de peur qu’on les vole),

mais surtout sans attaches
qui les ramassent,
jusqu’à ce que leurs liens,
trop graciles,
cassent
et que tout s’envole.

Jacques Gruber  novembre 2013

page 13

Les vieux arbres

Les vieux arbres noueux
ont des bras douloureux.

Tant de jeunes vies
qu’ils ont embarquées à leur bord,
ont trouvé chez eux
le support
de leurs utopies,
attirées par une tache
verte,
qui tranche
sur l’horizon bouché,
quand le soleil couché
se cache.
Leurs branches
ouvertes,
ne se haussent pas vers le ciel,
outremer
qui s’effiloche.
Mimant les cloches
de la basilique
de Saint-Pierre,
elles n’appellent pas,
au conclave,
circonstanciel
d’un vol de cardinaux
d’Amérique.
Elles se tendent vers la terre,
sous nos pieds venus jusque là,
loin des latitudes qui coûtent cher.


Et si leur écorce, ridée
comme une lave,
ni poseuse
ni tortueuse,
avait la vertu
de nous délivrer de nos maux,
mieux qu’aucun caducée
reconnu ?

Jacques Gruber  novembre 2013


Jacques Gruber  novembre 2013

page 14
Étoiles filantes

L’aventure
qui nous charme
et nous épouse
a pris la couleur parme
d’un souvenir
ordinaire
depuis que dure
cette suspicion
jalouse
de ne plus admettre
le fait inégalitaire
du chef-d’œuvre.

Le parti-pris de s’abstenir
de nous mettre
« À la disposition
de l’œuvre
et du compositeur » * ,
pousse notre art à sabrer
toute  valeur,
entrer en guerre
contre la simple beauté
de nos affections,
pour montrer
le visage humain
tors et retors,
dans un univers déconstruit
par l’abstraction
et le non-sens à dessein.

Ce que la verve de Molière
n’eût pas manqué
de moquer
à sa manière
avec un « Misanthrope enrichi ».

Comme si,
dire avec naturel,
d’une manière moins hâtive,
venait à nous amoindrir,
alors qu’une vraie écoute
créative
du monde tel quel
nous tire de notre embrouillamini
et ajoute,
à n’en plus finir
des pierres de compagnie
à notre édifice de vie.

Pour l’humanité,
Imotep ** a plus d’importance
que le pharaon à outrance
dont il calcule,
au centimètre près,
la pyramide majuscule.
Les piquets intelligents
d’ Ératosthène ***
ont fait davantage
pour l’avancée humaine
que les brigandages
de nos conquérants.

Pourquoi,
sous un pareil firmament
de modestie et de foi ****,
notre préférence
va-t-elle
à ces étoiles filantes,
trop jeunes
pour faire la différence
entre le jardinier
qui s’attelle
à son grand-œuvre
et la cliente
en vedette
qui, pour maigrir,
ne déjeune
(si elle est dans son assiette)
que d’un hors-d’œuvre
(tout en n’ayant d’yeux
que pour le pâtissier) ?

Et il n’y a pas même lieu
de s’en aigrir.


* Claudio Abado, lors du concert donné sur Arte le samedi 22 juin 2013. On peut, à sa convenance, mettre des majuscules à « œuvre » et à « compositeur ».
** Architecte égyptien, concepteur des pyramides, qui vécut il y a près de cinq mille ans, à l’époque du pharaon Djoser.
*** En comparant, à midi, la longueur de l’ombre projetée au même moment par une rangée de piquets placés à des distances précises, Ératosthène, grec d’Alexandrie, a pu prouver, il y a 2400 ans, la rotondité de la terre et en calculer la circonférence.
**** « La seule affaire était de me sauver –rien dans les mains, rien dans les poches-  par le travail et la foi » (Jean-Paul Sartre, conclusion de son autobiographie : Les Mots, collection folio, p. 214).

Jacques Gruber décembre 2013

page 15
Actualités

J’imagine
le grand écran
silencieux :
il déroule
des ombres de nuages,
caressant,
sans honte, sans émoi, sans grief,
d’une main féminine,
qui le moule
au passage,
un relief
onduleux
de colline.

Pourquoi faut-il
qu’il nous montre la poisse
de ces corps civils
mutilés,
ces bouches triviales
figées dans un dernier cri
que l’on ravale ?
Ces armes
et ces larmes.
Ces rues fantôme,
aux yeux crevés,
aux murs brisés
par de larges entailles,
ces sols éventrés
dont la rouille a sali
les entrailles.
Ce vacarme,
et ces alarmes.
Si bien que l’angoisse
nous empaume ?

A nous de croire
qu’une fois pour toutes,
la caresse en bémol
des nuages,
 qui floute
notre sol
depuis des âges
qu’elle s’écoule,
apportera la paix,
maintenant et ici,
dans cette histoire,
au lieu que celle-ci
 s’écroule
sous son propre faix.

Jacques Gruber  décembre 2013
page 16

Nécessité fait loi

La chirurgie,
en ophtalmologie :

Avant que j’écrive
ma missive
en braille :
aïe, aïe, aïe,
il faut que j’y aille !

À l’hosto
en uro :

Quand ma gidouille *
se rouille,
et me tenaille :
aïe, aïe, aïe,
il faut que j’y aille !
* Nos entrailles, dans la langue du Père Ubu d’Alfred Jarry.

Chez la cardiologue,
en épilogue :

Pour peu que palpite
la petite
canaille,
aïe, aïe, aïe,
il faut que j’y aille.
Avec l’âge
l’agenda
s’emplit de rendez-vous
médicaux
où il faut que l’on aille,
vaille que vaille.

Petits voyages
cahin-caha,
ni à bas-coût
ni amicaux,
ni une paille
(quand rien ne déraille).

Jacques Gruber, janvier 2014

page 17

Les couleurs perdues du bonheur

Dis-moi ta couleur,
je te dirai ta douleur.

Rouge, jaune, ivoire,
brune, pâle, verte, noire,
grise
ou cerise.

Communiste,
pontifical,
africain,
fasciste,
occidental,
islamiste,
libertaire,
buveur, européen
mon congénère.

Mais où
les couleurs
du bonheur
sont-elles passées ?

Peur,
ignorance,
animisme,
toxicomanie,
absence de cœur,
nihilisme,
manque de chance,
anémie
jalousie,
les ont remplacées.

Terreur,
torture,
bombes,
horreurs,
injures,
tombes ;
notre foi en l’Homme
se consomme
dans la folle poussée de la colère
qui n’a pour effet
que de disséminer
la misère.

En plus des séismes,
de la mauvaise étoile,
du tabagisme,
du voile,
des massacres
pour quelques acres,
du mauvais œil,
des écueils,

page 18

des clones,
et des cyclones
des tsunamis
rien amis,
des kamikazes
tables rases,
des mascarets
aux incendies de forêts.

La  vie passe à la vitesse des sports,
selon leurs rangs,
le seules qui se prolongent
sont les « minutes de silence »,
nous sommes déjà morts
avant d’avoir tiré notre révérence,
et que les sels de la terre nous rongent
les sangs.

Dis-moi ta douleur,
je te dirai ta couleur.
Mais, celles
du bonheur
où sont-elles
passées ?

Nos journées
éclatent comme des bulles,
ne perçois-tu rien
de cette durée
éphémère ?

Pour qui déambule
sur d’anciennes brisées,
s’engage
sur les chemins
solitaires
de l’absence,
ou fait la queue
sa vie durant,
l’existence
qui nous dépasse,
est courte,
et notre bagage
encombrant.

Sur le pas de la yourte,
aux rayures bleues,
au lever d’un matin riant
que rien n’embarrasse,
ou devant l’ascenseur
de la tour
du petit bonheur,
parfois contrariant,
ce sera trop tard
si l’on ne s’embrasse
chaque jour
à l’arrivée comme au départ.

Jacques Gruber  janvier 2014

page 19

Souvenir de jeunesse

(rappel d’un interrogatoire remontant à mes dix-neuf ans,
Paris, Commissariat aux affaires juives, 9 mars 1944
passe n° 38588)

Il n’y avait que des français autour de moi, mais cela ne me rassurait pas pour autant. Comme  ceux qui montaient la garde dans l’escalier, palier après palier, ils appartiennent tous à la Milice.

Tu dis que tu ne l’es pas.
Tu mens !

C’est la vérité.

Tu t’appelles Jacques.

Oui.

D’où te vient ce prénom ?

C’est celui de mon grand-père maternel.

Il s’appelait Jacques ou Jacob, ton grand-père ?

En Alsace, les gens âgés l’appelaient Yakob.

Yakob ou Yakov ?

Yakob.

Tu mens !
Maintenant on va dire la vérité :
Jacob, c’est encore qui ?

J’ai un cousin germain qui a le même prénom.

Je te demande : quel est l’autre nom de Jacob.

Vous voulez dire « dans la Bible » ?

Je sais ce que je dis.

Jacob, c’est Israël.

Nous y voilà.
Je te disais bien que tu étais un cachotier,
et un menteur.
C’est l’habitude de ta famille.

Non, chez nous, on exige la vérité.

Alors dis-nous le prénom de ton grand-père paternel.

C’était David.

Et qui était David ?

page 20

C’était le deuxième roi d’Israël.


Un porteur d’étoile !
Toi aussi tu t'appelles David,
et tu as un autre cousin germain
qui s’appelle David !

D’où savez-vous ça ?

C’est nous qui posons les questions.

Je m’appelle Jacques, David, Paul ;
un cousin du côté de mon père
s’appelle David.

Nous y revoilà !
Tu vois que nous y arrivons !

À quoi ?

À la vérité !

Nous sommes protestants et les protestants donnent de prénoms bibliques.
Et ça se dit comment, en français : David ?

???

(sous-entendu: « Youpin », rires)

La première femme de ton père était une Weiss
et ton oncle s’appelle Klein.

Oui.

Ça suffit.
Maintenant, si tu es un homme,
prouve-le nous.

Je ne comprends pas.

Ouvre ton pantalon, pour voir !
Ça au moins, ça ne ment pas.


Je n’avais pas menti,  j’ai pu le prouver, ils ont été obligés de me laisser rentrer chez nous,
j’avais dix-neuf ans, nous étions cinq orphelins de mère et de père.Tel   est le plus grand danger que j’ai couru.J’en ai encore connu d’autres, par­fois par ma faute. Quand je me les remémore aujourd'hui, je dois témoigner, qu’en tous, j’ai été gardé.


janvier 2014

page 21

Consolations

Sur nos joues
se jouent
les couleurs
des bonheurs
passés, présents,
futurs.

Chaleurs secrètes de la neige
aux atours purs,
enrobant chaque chose
dans des blancheurs de paradis
au sein du silence des hivers.

Cortège
de nos printemps pascals
sur lesquels, pour toute oraison, 
une rosée
de sasison
 se dépose
les vendredis.

Ardeurs de l’été aux cieux pers
qui s’enjuponne,
dans ses feuilletages fractals,
chargeant en sucre les raisins
au-delà de toute raison.

Jusqu’aux contours incertains
des automnes
ardents,
paradant
dans les jardins
de Paris.

Jacques Gruber  janvier 2014

page 22

Espérance

Merci
pour la présence à mon côté
d’une épouse
dont la tendresse
forme autour de moi
un réseau
d’affections,

soit qu’elle couse
ou tresse
ses relations,
vrai bouquet
de drapeaux
en émoi.

Et merci à vous toutes,
femmes,
qui êtes capables d’aimer
jusqu’à des criminels
que chacun de nous redoute ;
qui savez donner
des soins maternels
aux infortunés,
de l’amour
aux malheureux,
votre secours
aux malchanceux,
qui hantez nos rêves
et nous ramenez sans trêve 
à la réalité.

Merci pour la fraternité
des amis que l’amour console
de leurs déceptions,
semblables, concitoyens,
qui ont su, pour moi,
se transformer
en prochains
à  l’école
de la compassion.

Merci
Parole si actuelle
qui ne s’est jamais tarie,
ne m’a pas laché,
alors que tout s’en allait,
grâce à laquelle
je n’ai eu ni faim ni soif ni peur. ni surprise
Et merci pour ceux qui nous l’ont transmise
au prix de leur repos et de leur vie.

Merci, hussards de la République
(mieux vaut une pommade
de tomates dans la boîte
que la remoulade
d’un bahut de droite).

page 23

Contre les étroitesses humaines,
ils ont fait de mon moi factice
un être humain civique,
m’apportant une loi sans haine
avec le sens de la vérité,
la probité
 et la justice.

Merci lits,
tables, chaises, planchers,
dont le soutien
ne m’a jamais manqué,
draps et couvertures,
nourritures terrestres,
avions, trains,
bateaux, voitures,
électricité,
qui ne m’ont jamais trahis
dans mes nombreux besoins,
qui m’ont gardé
à ma gauche comme à ma dextre.

Animaux, végétaux, chimères,
acteurs involontaires
sans reproche et sans peur,
de mes songes,
interlocuteurs
de mes apartés
qu’un simple clic éponge,
paysages de mes rêveries,
 disposés
par choix
en lustres de verreries,
à cent-quatre-vingt degrés,
devant moi :
luxe de ramures, panoramas
ramas de Muranos,
héros :
un Maya
en Atacama,
une Yamaha
à l’attaque de l’Himalaya,
les possibles intacts,
tarzans, surhommes, empereurs,
artefacts,
apparitions :
tous les snobs visiteurs
de mon imagination,
je vous retrouve tels quels
à mon moindre rappel.

Vu du ciel,
de blanches lèvres,
tel un travail d’orfèvres,
ourlent les archipels.
Pour l’annonce
de ce qui importe vraiment,
leur rumeur prononce
le seul mot suffisant.
Que nos babilleurs
et babilleuses
radio-télé
tant regardés,
aillent voir leurs rhabilleurs
et rhabilleuses
comme si de rien n’était.

page 24

Ce n’est ni voyance
ni lire dans les étoiles
ni croyance
ni un secret travers
que l’on dévoile,
mais une vigilance 
qui fait droit
à la vérité d’une aspiration
intime
de la foule,
à son envers
comme à son endroit,
alors que la raison la refoule
à la façon d’un magistère
légitime
mais autoritaire.

Car, pour chacun de nous,
un jour viendra,
dans le souffle de la poésie,
qui dit à sa manière
accomplie,
je veux le croire,
notre humanité
réelle, symbolique, imaginaire,
en son entière
réalité.

Jour sans plus d’histoire,
il naîtra,
de cette reconnaissance,
comme le prince
désiré
ou comme on rince
en altitude
un ciel azuré,
et il se nourrira
de cette gratitude.

Qui saurait dire qu’il ne doit tripette
à personne ?
Reconnaître sa dette
augmente sa donne.
Mais qui n’a jamais su dire merci
pourra-t-il un jour connaître la merci ?

page 25

Un jour de repos
cascher
qui en rappellera plus d’un
et portera,
bien à propos,
le nom le plus cher
que chacun
lui donnera.
Que ce soit sur cette terre
sujette
aux aléas de circonstance
ou bien hors tout nécessaire
toute étude
et tout crédit.

Jour de pure durée,
hors du calcul quantifié,
épuré
du karma que l’on hérite,
de la pesée
de nos mérites,
du nouvel ordre mystique
fascisant
et tragique
que l’on endure ;
tout comme du désordre dionysiaque
fascinant
sous un bonnet phrygien
d’occasion ;
ou même de la restitution
d’un ordre ancien,
sous un chapiteau
paradisiaque ;
jour où tout sera beau
parce que tout sera fini
sans avoir été détruit,
où chacun se verra confirmé
dans son seul actif,
élevé, fortifié,
pétri de tout son sel,
soi-même en son parachèvement,
qualitatif,
sous l’applaudissement
universel.

Jacques Gruber  janvier 2014

page 26

GOSPEL

« Ces gens vêtus de robes blanches,
qui sont-ils et d’où sont-ils venus ?
L’ange me dit : Ils viennent de la grande épreuve.
 Ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies
dans le sang de l’Agneau. »
Apocalypse 7, 13-14

ô, que je sois de ceux-là !

Ce n’est pas une légion
d’honneur,
ou des gens cousus de falbalas
dont la fortune est faite ;
je les compare
à la petite portion
des randonneurs
dont s’empare
la grâce de surmonter,
- non sans défaites -,
les plus élevés
des aléas.

Ce n’est pas l’écuelle
des moines mendiants
qu'un pli safran nous dérobe
ni la sainte ampoule
réservée aux rois
attendrissants
qui guérissent les écrouelles
d'une main tenue pour probe,
c’est le fleuve qui coule
du flanc
de la croix ;
Jourdain
de sang
où les martyrs de la foi
trempent leurs robes,
même s’ils ont perdu la main.

Permets que je lave ma défroque xénophobe
de païen
aux longs cours,
infectée par le microbe,
qui se nomme
le mal et le bien,
maître et esclave ;
moi aussi, à mon tour,
en dehors de la lessive moraliste
dont nous sommes l’artiste
depuis l’Homme
de Niaux !

Dernier venu
dans l’épreuve,
témoin du sang
de l’Agneau
dont nul ne rougit,
saurais-je, moi aussi,
par-dessus l'humaine
enveloppe
qui m'englobe,
être ainsi vêtu de blanc,
alors que je me trouve nu
au sein d'une foule qui se gobe,
que tout m’achoppe
qu’aucune fontaine
ne m’abreuve !

Donne-moi
de baigner ma garde-robe,
et même de l’oindre,
dans le sang dont il est écrit ;
- alors même que je suis
 sans doute et sans preuve - ;
de sorte que son écume m’enrobe
et, - bien que je sois le moindre -,
me blanchit
de son éclat !
Oui, que je sois de ceux-là !

Jacques Gruber  février 2014

page 27

Orientation personnelle

Maintenant que j’arrive
à maturité,
plus rien ne me prive
de dire quelque chose de moi
des autres gens,
du donné
ou de l’incertain.

Je comprends
que, tôt ou tard,
les chemins,
ouverts ou étroits,
qui ne conduisent
qu’à la liberté
au gré de notre guise,
n’arrivent nulle part,
que le charme
 du bonheur à la dérive
tourne court
si beaux soient les contours
qu’il décrive
à la barbe des gendarmes.

Je suis d’orientation
sud-est :
l’orient où l’étoile se lève,
dans la nuit du sud qui en rêve ;
lever du jour 
et chaleur de midi,
tout cela m’attire
plutôt que de rester
sans parti-pris,
entre le zist et le zest,
le meilleur et le pire,
le vrai ou l’imitation ;
bien que je sois toujours un décalé,
jamais bien en cour,
ne sachant que répondre,
quand se noue une relation
ici comme à Londres
ou à Budapest.

J’affectionne, au Sud,
la chaleur
qui vous déshabille,
et vous dénude,
à l'Est,
l’esprit
qui nous rafraîchit
alors qu’un tchatcheur
babille
et se déleste.

page 28

J'aime autant
le Sud sans apprêt,
salé, sableux
venteux
et l'Est assombri de forêts,
comme vêtu de loden,
chandelier
de milliers
de lumens,
 que les montagnes violettes,
avec leurs glaciers roses
du contour boréal,
ou encore le Couchant
dont l'écume explose
et qui pleut
son pollen,
en miettes
tout au long du limen
occidental.

J’aime le cœur chaud
de la sieste charnelle
quand, de tous les pudiques miroirs
de ses petites mains vertes,
la charmille
renvoie la lumière
et que l’étincelle  
des découvertes,
cadeau
promis
du silex,
traverse la poudrière
d’une tête, qui fourmille
des pensées que tous les pouvoirs
réunis
ne pourront mettre à l’index.

Je suis sud-est:
Moulins-Toulon,
Cannes-Crest,
Nice-Avignon;
Rectitude
de l'angle droit,
force d'une coudée,
amplitude
de la croix
dressée à l'équerre
sur le sol courbe
de notre terre,
parole espérée
pour quiconque s'embourbe.

Ce qui n’empêche
qu’avec des forces fraîches,
je me sens attiré,
sans même lâcher de lest,
par l’effort
exigé
du froid arctique
ou de l’Everest ;
à moins que je subisse
l’attraction
au goût salé
du corps-à-corps
avec l’Ouest
océanique
et ses abysses.
Au Nord, aspiré
librement
vers l’étoile polaire ;
au couchant,
inspiré
 par l’invention
téméraire
du Far-west.

page 29

Levant,
où l'aube qui se lève,
nous tire du rêve,
alors qu’au Sud, le soleil
se régénère
dans un sommeil
couvert
que nul songe ne croise,
sous la ligne beige
du désert.
La clarté printanière
du matin
colore la déconfiture
framboise
des neiges.
Elle n’a cure
de ce qui brille,
elle rend ses couleurs
au jour ;
l’été méridien
scintille
sans aucun savoir-faire,
alors que l’amour
est partage de bonheur.

A l'Est matinal,
les printemps sans alibi
pour leurs bouffées
d'impatience! 
Au Sud estival,
le best:
 l'été, alourdi
par la surabondance
de ses trophées.

Sud-Est :
vaut le test !
Paix du grand Midi
où se délaissent
nos derniers appétits !
Liesse
du Matin nouveau,
qui éveille
des échos
inédits !

Est,
Sud,
naissance
et plénitude,
parousie
et présence,
premiers gestes
libres d'étude
comme de frénésie
célestes.

Jacques Gruber avril 2014

page 30

Vie et mort d’une étoile
la culture occidentale

Elle a illuminé
les esprits,
régné
sans divorce,
à présent
c’est le trou noir
qui attire,
avec la force
d’un aimant,
aspire
empoche
et abolit
sans espoir
tout ce qui s’en approche.

Jacques Gruber avril 2014

page 31

Le jour

Il naît
au milieu des arias
de l'espoir.

Il y croit,
monte au zénith
sans se retourner,
de peur de se figer
en un bloc de granit,
puis décroit.

Et disparaît
 dans les sépias
du soir.

Jacques Gruber juillet 2014

page 32

Instant

Loin des herbages
bleus
où vont paître
les bestiaux
au  poil dur
dont les grands yeux
clignotent,
les avions,
affamés de voyages,
grignotent
de leurs ronrons
le ladre
morceau
d'azur
que ma fenêtre
encadre.
Jacques Gruber 15 juillet 2014

page 33

L'été est là

Nos compagnes laissent les bérets
pour coiffer leurs chapeaux d'été.

Des Purs, drapés d'intolérance
à vif,
poursuivent leurs rêves passéistes
bardés de mitraillettes.

Sur la piste,
les sportifs,
silhouettes
de pleins et de déliés,
courent à la cueillette
de nouvelles performances
en or.

La Ville, tout bagage plié,
essaime
en touriste
vers les plages que l'on aime.

Puisqu'ils n'a pas eu la chance
d'être fauché en plein essor,
le vieux schnock
est tout juste bon à boire un bock.

Dans la cité aux mille mosquées
y a-t-il un seul croyant
qui "entende" ce que dit l'appel des muezzins ?

En Israël, des fusées
tombent sur les tephilins
et, à Gaza,
des bombes sur le Coran.

Le chasseur, enivré
par un parfum de gardénia,
jurant haut par tous les Saints,
enfile ses guêtres
pour tirer le lièvre et la hase
à la limite du cinsault qui mûrit
sous un pinceau de chaleur qui nous écrase.

Derrière le rideau de gaze
que l'on tire à dessein
devant ma fenêtre
tandis que j'écris,
les feuillages sont floutés.

Août qui se dévoile
nous offre la nuit des étoiles.

Jacques Gruber août 2014

page 34

        Distances intérieures   

La rivière offre à Xing'an
son eau la plus pure,
Une foule de montagnes
naît au sein des eaux.
Nets et  clairs, on aperçoit
leurs sommets bleutés,
Notre barque se promène
sur ces cimes bleues.”

Yuan Mei, 1716-1798

traduction de Jean-Pierre Diény
Jeux de montagnes et d'eaux, p. 234-235
Éditions Encre marine
Fougères, La Versanne, 2001

"La vie n'est que puanteur"

dernières paroles attribuées à Agnès Sorel
1422-1450

(je mets le mot "puanteur" à la place
du mot de cinq lettres que la conversation
courante et la  production littéraire même
primée, déclinent sous toutes ses formes)

La barque
du poète chinois
glisse 
sur une eau qu'aucune brise
ne plisse,
ouvrant sa route
loin de l'orage
qui nous électrise,
dans un paysage
lisse
de premier jour,
éveillant au passage
les natifs émois
glamour
que le cœur seul, sans doute,
 remarque.

D'où vient que les déodorants,
lessives,
baumes,
résultant
de notre business,
n'ôtent pas, que je sache,
(à l'instar des vives
taches
sur les paumes
de Lady Macbeth),
la puanteur qui se dégage de nous,
nous prend au cou,
envahit nos meilleurs instants,
sans épargner
même la Dame de Beauté ?

page 35

Il faut être astrophysicien
pour n'en sentir rien.

Moralité:
aux cœurs purs
rien d'obscur
ne voile la clarté;
pour qui nourrit en soi
la puanteur
tout n'est que mauvaise odeur
et faux aloi.
Jacques Gruber août 2014

page 36

MARIE

Loin de la foule obséquieuse,
laissez-moi où j'ai toujours été
et laissez, dans votre Quotidien,
mon fils Jésus
à l'écart des pastiches.

Tant d'autres mères, pourtant bien
heureuses,
verront leur enfant supplicié
et trop d'autres élus
ont fait l'objet de triches.

Recevez, tout comme moi, la messagerie
qui ne parle pas à demi-mot,
qui donne son appui à notre vie,
qui n'a rien à voir avec le vrai et le faux.

Laissez-moi telle que je fus choisie,
avant de devenir pour vous la Grande Dame Bleue,
des campagnes, villes et banlieues,
quand j'étais encore entre la corbeille à pain
et le vin dans son pot
et laissez le Messie,
toujours prochain,
venir à vous où et quand il faut.

Jacques Gruber 15 août 2014


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