mardi 24 mars 2020

LES GRANDS CARACTÈRES






LES

GRANDS



CARACTÈRES



page 3

IL  ME  DIT  :                                    

ÉCRIS  EN GRANDS  CARACTERES POUR  CEUX  QUI  LISENT 

ET NE RETIENNENT RIEN

DANS LEUR ZONE GRISE.

LE  PASSAGE  À L'ÉCRI­TURE  EST TOUJOURS  UNE  NOIRCEUR,



page 4

MALHERBE, BOILEAU L'ONT DIT.

UN  POÈME  A  LA  PUISSANCE  DES  IMAGES, IL  FAIT  ENTENDRE  DES SONORITÉS,  CE  N'EST  PAS  UN   MODE  D'EMPLOI ;

UNE  PAGE  DE  TEXTE  INTUITIF, MÊME  SOUS  LA 



page 5

FORME  D'UN  RAISONNEMENT,  SE   LIT D'UN  SEUL  TENANT,  LA  PENSÉE  SE  REGARDE  COMME UN PAYSAGE,  À PARTIR  DU  MOT  PRINCIPAL,  DE LA  PHRASE  ESSENTIELLE,  DU DÉTAIL  IMPORTANT, DE  LA  FAON  DE



page 6

S'EXPRIMER,  DE  LA  MANIÈRE  DE  DIRE ;

CE  N'EST  PAS  UN  ROMAN    PRIMENT   LE  STYLE,  L'INTRIGUE,  L'ACTION  ET LES  SENTIMENTS ;

CE  N'EST PAS  UNE  PUBLICITÉ  QUI N'OUVRE 



page 7

QUE  SA  PETITE  FENÊTRE  INTÉRESSÉE.

















page 8

Il me dit :

La plus belle image au monde

de notre humanité

qui soit,

c'est celle d'une mère,

sans couronne, sans étoiles, avec simplicité

portant son enfant contre soi,

dans sa beauté ordinaire.”



page 9

À l'encontre du grand récit

du monde,

écrit ou non écrit

qui se fonde

sur la brutalité.

Et laissons

ceux qui implorent,

en bande organisée,

à la belle saison,

page 10

des poupées

miraculeuses

vêtues d'habits

somptueux

qu'un nimbe exalte encore

jusqu'aux cieux

au-delà de nos nébuleuses.”







page 11

Dis à mon père

décédé cinq mois avant le débarquement.

que la guerre

est finie,

que la libération

est venue,

que les combats,

exploitant nos dernières inventions,

nos armées en déroute,

page 12

l'occupation,

les écoutes,

les dénonciations,

toute nos hontes sont bues.

Dis-lui de ma part :

Tu peux encore

et malgré cette croix,

être fier du pays tricolore

de ton choix,

page 13

être chic,

riche,

sans être un aparatchik

et sans triche,

retrouver tes amours familiaux

malgré les vides,

Paris,

ta ville, sous le dôme des Invalides



page 14

le cœur et l'esprit,

des heures chaleureuses,

tes intérêts,

les tâches sérieuses ;

dans le cabinet noir

tes clichés

des parties familiales joyeuses,

sont encore humides

de leur vivant espoir.”

page 15

Dis à ma mère :

J'ai lu

les poèmes

copiés par toi,

sans commentaire

superflu,

avec un soin extrême,

dans l'album de cuir usé par l'emploi,

rouge sang,

page 16

fermé par une agrafe.”

Ce sont des nymphéas

qu'on ne cueille pas,

fermés sur le secret sentiment

de celle qui en est la calligraphe.

Je veux inscrire,

les vers qu'à mon tour, j'admire

pour que vous les trouviez,

réunis avec les tiens, ô ma mère,

page 17

entre les mêmes feuillets

du recueil plus que centenaire.

       

















page 18

Il y eut une première rencontre heureuse :

une genèse cosmique inte­l­ligible,

car la lumière fusa

sur les choses,

en avance de l'esprit

qui dispose.

        Il y eut une seconde rencontre heureuse : quand un



page 19

bouclier d'atmosphère nous enveloppa ;

ce fut la genèse intelligible de ce globe.

        Il y eut une troisième rencontre heureuse, loin du regard,

semblant dérisoire :

l'apparition de la membrane formant un lobe,

page 20

se dédoublant, multipliant, mais non au hasard,

pour la divine surprise

du tardigrade transparent,

qui s'organise

en vue d'un jour suivant ;

ce fut la biogenèse intelligible.

        Il y eut une quatrième rencontre heureuse, sans à-coup,

page 21

après que les premiers poissons

respirant l'air

libre

fussent sortis de la mer

pour vivre

et construire leurs habitations ;

nous sommes sortis des ondes,

il y a des milliards de règnes

page 22

où la nature eût exigé que tu pondes,

mais tu tenais des musa­raignes ;

puis ce fut la station debout ;

les hominidés avec leurs his­toires.

        Il y eut une sixième rencontre heureuse, quand l'intention pré­his­torique

de notre action

page 23

nous a permis de prendre une distance avec nos impressions :

ce fut une naissance,

la pensée et l'invention des langages.

        Il y eut une septième rencontre heureuse dans le sillage

intelligible des saisons : le croissant fertile ;

ce fut le début de l'Histoire,

page 24

marche en avant sans répit

de l'humain tiré de l'argile

et mû par l'esprit.

        Là tout est bon,

dédié à la valeur,

non par chance

mais au diapason

de l'intelligence,      

aboutissement

page 25

admirable, digne de nos bibles,

inachevé dans le temps.

Que de bonheur

auquel nous sommes éligibles !

       









page 26

Je demandais à mon esprit :

Qui sont ces gens en tenue blanche ?”

Il me répondit :

Ce sont les champions de la der­nière manche

des progrès humains

pour la survie.”

Et je lui disais :

page 27

Pourquoi n'ont-il pas d'usten­siles

entre les mains ?”

Il me répondait :

Parce que c'est plus difficile

de lutter contre la nouvelle bar­barie.”







page 28

J'ai demandé :

Qui sont ces milliers d'enfants

vivant sous la tente

à même un désert tremblant

dans l'attente

d'un avenir livré à l'imagi­naire ?”

Il m'a été rétorqué :

Ne le prends pas à la légère :

C'est la multitude sans répit

des fils de la re­vanche,

page 29

il n'y aura pas

feuille sur branche

qui soit épargnée

partout où passera

cette armée.”









page 30

Je contemple

ta figure sur l'oreiller,

timbre d'entière rareté,

et je t'aime ensemble. (duel grec)

Le sourire que tu m'as donné

m'accompagne

dans l'adversité :

la pénurie et la hargne.

Tu ne le vois pas,

mais je pleure

page 31

sachant que tu paniqueras

si la malveillance t'effleure.

Souriant ou inquiet,

ton visage,

attire les amitiés

de tous parages.

Le privilège

de ton amour

m'allège

page 32

des soucis ;

dès que tu mes souris

je me garde du piège

qui est en moi

et du mauvais tour

qui m'assiège

dans la basse-cour

des monstres froids.





page 33

Les arbres sont ébouriffés

par un vent fort,

et je me demande :

D'où vient que je sois oublié

par les miens

tenu dans les ténèbres du de­hors

où s'agite la propagande

des païens ?”

page 34

Je suis le seul dieu jaloux

de mes écritures.

 Les brillants cailloux

qu'un éclair capture

peuvent-ils faire peur,

porter outrage,

créer une stupeur

dont on prendrait ombrage,

jusqu'à me tourner le dos

me tenir hors de leur cercle,

page 35

me couvrir d'un couvercle ?

Je sens combien les arbres sont bousculés,

au risque d'un vent qui ré­pande

tout leur feuillage

sur les chemins de bestiaux.

Et je me demande :

Ne finiront-ils pas déracinés ?”

page 36

‟Sache

qu'il n'est pas bon

de prendre une posture d'a­pache

ou, sinon,

d'exprimer des pensées qui n'ont subi aucune les­­sive,

par nos intelligentsias

quand on n'est pas une autorité assise

à qui l'on passe un mot au-delà

page 37

de ce que l'on peut attendre,

qu'on ne sait pas faire sa cour

ni bien se vendre

sur le marché qui a cours.”

quand on ne hante,

au moment

où le ténor chante,

le commun logement.


page 38




J'étais un parisien

à Lyon et Marseille ;

autres capitales

qui me furent amicales,

des plages, assidu paroissien,

l'esprit à merveille.

        Je fus parisien

en Cévennes

où je pris épouse,

page 38

pâtre pour les jeunes, berger des anciens,

sûr de moi et léger de flouse,

je me guidais par mes an­tennes.

        Parisien

en Alès, un tantinet pharisien,

porteur de la Parole qui m'illu­mine

en pleine crise de la Mine ;

ensuite en Gardonnenque,

page 39

non loin des berges

du Gardon,

à la saison des asperges.

ou de melons,

me battant contre sept clochers jusqu'à ce que je les con­­vain­que, avec les mots des champs et des vergers.

        Pour finir, parisien

dans le Val-de-Marne

page 40

peuplé d'Africains,

au service de la Parole qui s'in­carne.

        Peuples de France,

le parisien que je suis

vous aime tels que vous êtes,

dans un esprit

de fête

et d'espérance.

page 41

Tu lis trop”

me disait un maître que j'admire.

Mais les livres sont gros

et que faire, sinon les lire ?

On ne les déchiffre pas, on en presse le jus,

entre les lignes”.

Aujourd'hui que le temps a passé,

où je repense

page 42

aux textes que j'ai visités,

d'une lecture jamais insensée,

ne retenant des pages que leur con­­te­nu,

par-dessus les phrases et les signes,

sans en ignorer aucun

néanmoins,

à cette heure, en récompense,

je saisis les tenants

page 43

de ma propre pensée

mieux que des écus,

mais, tout comme eux, son­nants.











page 44

En classe, je rêve.

C'est un dactyle”,

dit le professeur,

‟Une longue et deux brèves”.

Comme le morse

aux éclaireurs.

Cela suffit pour que le rêve s'a­morce :

Syllabe ?

Rime avec crabe !

page 45

J'évoque ce que je reçois

de mon sens tactile,

je compte mentalement sur mes doigts.

C'est une image digi­tale.

Pourquoi souriez-vous ?”

‟A vos paroles savantes,

Mon­sieur.”

Digitale, grande plante

page 46

violette,

qui pousse sous nos cieux,

hampes de clochettes,

qui peuplent les sentiers pour me plaire,

mais elle soigne aussi ma tante,

malade du cœur,

et nous épargne ensuite

les grandes douleurs,

dont parle Baudelaire.

page 47

Je la visite

de nouveau,

lors de mes escapades,

quand je cherche un mot

dans la flore des lexèmes

où chante l'oiseau de jade

qui ne possède pas autant de pieds

qu'un poème.

Je rêve,

page 48

dans la salle où je m'assieds,

élève

moyen,

et sage,

attentif

d'une certaine manière,

rêveur, mais pas dans un nuage

inventif

de la promenade

où je retiens

page 49

et je m'évade

de toutes les lisières.

À quoi pense-tu ?

Je rêve

à partir du connu,

dont je ne prélève

rien d'actif,

le donné et l'imaginaire,

l'exact et l'intuitif,

sans me laisser distraire.

J'imagine

page 50

en une cuisine

de raison,

mère d'invention.

page 51


























































 







LES


GRANDS

CARACTÈRES

page 3
IL  ME  DIT  :                                    
ÉCRIS  EN GRANDS  CARACTERES POUR  CEUX  QUI  LISENT 
ET NE RETIENNENT RIEN
DANS LEUR ZONE GRISE.
LE  PASSAGE  À L'ÉCRI­TURE  EST TOUJOURS  UNE  NOIRCEUR,

page 4
MALHERBE, BOILEAU L'ONT DIT.
UN  POÈME  A  LA  PUISSANCE  DES  IMAGES, IL  FAIT  ENTENDRE  DES SONORITÉS,  CE  N'EST  PAS  UN   MODE  D'EMPLOI ;
UNE  PAGE  DE  TEXTE  INTUITIF, MÊME  SOUS  LA 

page 5
FORME  D'UN  RAISONNEMENT,  SE   LIT D'UN  SEUL  TENANT,  LA  PENSÉE  SE  REGARDE  COMME UN PAYSAGE,  À PARTIR  DU  MOT  PRINCIPAL,  DE LA  PHRASE  ESSENTIELLE,  DU DÉTAIL  IMPORTANT, DE  LA  FAON  DE

page 6
S'EXPRIMER,  DE  LA  MANIÈRE  DE  DIRE ;
CE  N'EST  PAS  UN  ROMAN    PRIMENT   LE  STYLE,  L'INTRIGUE,  L'ACTION  ET LES  SENTIMENTS ;
CE  N'EST PAS  UNE  PUBLICITÉ  QUI N'OUVRE 

page 7
QUE  SA  PETITE  FENÊTRE  INTÉRESSÉE.








page 8
Il me dit :
La plus belle image au monde
de notre humanité
qui soit,
c'est celle d'une mère,
sans couronne, sans étoiles, avec simplicité
portant son enfant contre soi,
dans sa beauté ordinaire.”

page 9
À l'encontre du grand récit
du monde,
écrit ou non écrit
qui se fonde
sur la brutalité.
Et laissons
ceux qui implorent,
en bande organisée,
à la belle saison,
page 10
des poupées
miraculeuses
vêtues d'habits
somptueux
qu'un nimbe exalte encore
jusqu'aux cieux
au-delà de nos nébuleuses.”



page 11
Dis à mon père
décédé cinq mois avant le débarquement.
que la guerre
est finie,
que la libération
est venue,
que les combats,
exploitant nos dernières inventions,
nos armées en déroute,
page 12
l'occupation,
les écoutes,
les dénonciations,
toute nos hontes sont bues.
Dis-lui de ma part :
Tu peux encore
et malgré cette croix,
être fier du pays tricolore
de ton choix,
page 13
être chic,
riche,
sans être un aparatchik
et sans triche,
retrouver tes amours familiaux
malgré les vides,
Paris,
ta ville, sous le dôme des Invalides

page 14
le cœur et l'esprit,
des heures chaleureuses,
tes intérêts,
les tâches sérieuses ;
dans le cabinet noir
tes clichés
des parties familiales joyeuses,
sont encore humides
de leur vivant espoir.”
page 15
Dis à ma mère :
J'ai lu
les poèmes
copiés par toi,
sans commentaire
superflu,
avec un soin extrême,
dans l'album de cuir usé par l'emploi,
rouge sang,
page 16
fermé par une agrafe.”
Ce sont des nymphéas
qu'on ne cueille pas,
fermés sur le secret sentiment
de celle qui en est la calligraphe.
Je veux inscrire,
les vers qu'à mon tour, j'admire
pour que vous les trouviez,
réunis avec les tiens, ô ma mère,
page 17
entre les mêmes feuillets
du recueil plus que centenaire.
       








page 18
Il y eut une première rencontre heureuse :
une genèse cosmique inte­l­ligible,
car la lumière fusa
sur les choses,
en avance de l'esprit
qui dispose.
        Il y eut une seconde rencontre heureuse : quand un

page 19
bouclier d'atmosphère nous enveloppa ;
ce fut la genèse intelligible de ce globe.
        Il y eut une troisième rencontre heureuse, loin du regard,
semblant dérisoire :
l'apparition de la membrane formant un lobe,
page 20
se dédoublant, multipliant, mais non au hasard,
pour la divine surprise
du tardigrade transparent,
qui s'organise
en vue d'un jour suivant ;
ce fut la biogenèse intelligible.
        Il y eut une quatrième rencontre heureuse, sans à-coup,
page 21
après que les premiers poissons
respirant l'air
libre
fussent sortis de la mer
pour vivre
et construire leurs habitations ;
nous sommes sortis des ondes,
il y a des milliards de règnes
page 22
où la nature eût exigé que tu pondes,
mais tu tenais des musa­raignes ;
puis ce fut la station debout ;
les hominidés avec leurs his­toires.
        Il y eut une sixième rencontre heureuse, quand l'intention pré­his­torique
de notre action
page 23
nous a permis de prendre une distance avec nos impressions :
ce fut une naissance,
la pensée et l'invention des langages.
        Il y eut une septième rencontre heureuse dans le sillage
intelligible des saisons : le croissant fertile ;
ce fut le début de l'Histoire,
page 24
marche en avant sans répit
de l'humain tiré de l'argile
et mû par l'esprit.
        Là tout est bon,
dédié à la valeur,
non par chance
mais au diapason
de l'intelligence,      
aboutissement
page 25
admirable, digne de nos bibles,
inachevé dans le temps.
Que de bonheur
auquel nous sommes éligibles !
       




page 26
Je demandais à mon esprit :
Qui sont ces gens en tenue blanche ?”
Il me répondit :
Ce sont les champions de la der­nière manche
des progrès humains
pour la survie.”
Et je lui disais :
page 27
Pourquoi n'ont-il pas d'usten­siles
entre les mains ?”
Il me répondait :
Parce que c'est plus difficile
de lutter contre la nouvelle bar­barie.”



page 28
J'ai demandé :
Qui sont ces milliers d'enfants
vivant sous la tente
à même un désert tremblant
dans l'attente
d'un avenir livré à l'imagi­naire ?”
Il m'a été rétorqué :
Ne le prends pas à la légère :
C'est la multitude sans répit
des fils de la re­vanche,
page 29
il n'y aura pas
feuille sur branche
qui soit épargnée
partout où passera
cette armée.”




page 30
Je contemple
ta figure sur l'oreiller,
timbre d'entière rareté,
et je t'aime ensemble. (duel grec)
Le sourire que tu m'as donné
m'accompagne
dans l'adversité :
la pénurie et la hargne.
Tu ne le vois pas,
mais je pleure
page 31
sachant que tu paniqueras
si la malveillance t'effleure.
Souriant ou inquiet,
ton visage,
attire les amitiés
de tous parages.
Le privilège
de ton amour
m'allège
page 32
des soucis ;
dès que tu mes souris
je me garde du piège
qui est en moi
et du mauvais tour
qui m'assiège
dans la basse-cour
des monstres froids.


page 33
Les arbres sont ébouriffés
par un vent fort,
et je me demande :
D'où vient que je sois oublié
par les miens
tenu dans les ténèbres du de­hors
où s'agite la propagande
des païens ?”
page 34
Je suis le seul dieu jaloux
de mes écritures.
 Les brillants cailloux
qu'un éclair capture
peuvent-ils faire peur,
porter outrage,
créer une stupeur
dont on prendrait ombrage,
jusqu'à me tourner le dos
me tenir hors de leur cercle,
page 35
me couvrir d'un couvercle ?
Je sens combien les arbres sont bousculés,
au risque d'un vent qui ré­pande
tout leur feuillage
sur les chemins de bestiaux.
Et je me demande :
Ne finiront-ils pas déracinés ?”
page 36
‟Sache
qu'il n'est pas bon
de prendre une posture d'a­pache
ou, sinon,
d'exprimer des pensées qui n'ont subi aucune les­­sive,
par nos intelligentsias
quand on n'est pas une autorité assise
à qui l'on passe un mot au-delà
page 37
de ce que l'on peut attendre,
qu'on ne sait pas faire sa cour
ni bien se vendre
sur le marché qui a cours.”
page 38
J'étais un parisien
à Lyon et Marseille ;
autres capitales
qui me furent amicales,
des plages, assidu paroissien,
l'esprit à merveille.
        Je fus parisien
en Cévennes
où je pris épouse,
page 38
pâtre pour les jeunes, berger des anciens,
sûr de moi et léger de flouse,
je me guidais par mes an­tennes.
        Parisien
en Alès, un tantinet pharisien,
porteur de la Parole qui m'illu­mine
en pleine crise de la Mine ;
ensuite en Gardonnenque,
page 39
non loin des berges
du Gardon,
à la saison des asperges.
ou de melons,
me battant contre sept clochers jusqu'à ce que je les con­­vain­que, avec les mots des champs et des vergers.
        Pour finir, parisien
dans le Val-de-Marne
page 40
peuplé d'Africains,
au service de la Parole qui s'in­carne.
        Peuples de France,
le parisien que je suis
vous aime tels que vous êtes,
dans un esprit
de fête
et d'espérance.
page 41
Tu lis trop”
me disait un maître que j'admire.
Mais les livres sont gros
et que faire, sinon les lire ?
On ne les déchiffre pas, on en presse le jus,
entre les lignes”.
Aujourd'hui que le temps a passé,
où je repense
page 42
aux textes que j'ai visités,
d'une lecture jamais insensée,
ne retenant des pages que leur con­­te­nu,
par-dessus les phrases et les signes,
sans en ignorer aucun
néanmoins,
à cette heure, en récompense,
je saisis les tenants
page 43
de ma propre pensée
mieux que des écus,
mais, tout comme eux, son­nants.





page 44
En classe, je rêve.
C'est un dactyle”,
dit le professeur,
‟Une longue et deux brèves”.
Comme le morse
aux éclaireurs.
Cela suffit pour que le rêve s'a­morce :
Syllabe ?
Rime avec crabe !
page 45
J'évoque ce que je reçois
de mon sens tactile,
je compte mentalement sur mes doigts.
C'est une image digi­tale.
Pourquoi souriez-vous ?”
‟A vos paroles savantes,
Mon­sieur.”
Digitale, grande plante
page 46
violette,
qui pousse sous nos cieux,
hampes de clochettes,
qui peuplent les sentiers pour me plaire,
mais elle soigne aussi ma tante,
malade du cœur,
et nous épargne ensuite
les grandes douleurs,
dont parle Baudelaire.
page 47
Je la visite
de nouveau,
lors de mes escapades,
quand je cherche un mot
dans la flore des lexèmes
où chante l'oiseau de jade
qui ne possède pas autant de pieds
qu'un poème.
Je rêve,
page 48
dans la salle où je m'assieds,
élève
moyen,
et sage,
attentif
d'une certaine manière,
rêveur, mais pas dans un nuage
inventif
de la promenade
où je retiens
page 49
et je m'évade
de toutes les lisières.
À quoi pense-tu ?
Je rêve
à partir du connu,
dont je ne prélève
rien d'actif,
le donné et l'imaginaire,
l'exact et l'intuitif,
sans me laisser distraire.
J'imagine
page 50
en une cuisine
de raison,
mère d'invention.
page 51


























 
LES
GRANDS

CARACTÈRES

page 3
IL  ME  DIT  :                                    
ÉCRIS  EN GRANDS  CARACTERES POUR  CEUX  QUI  LISENT 
ET NE RETIENNENT RIEN
DANS LEUR ZONE GRISE.
LE  PASSAGE  À L'ÉCRI­TURE  EST TOUJOURS  UNE  NOIRCEUR,

page 4
MALHERBE, BOILEAU L'ONT DIT.
UN  POÈME  A  LA  PUISSANCE  DES  IMAGES, IL  FAIT  ENTENDRE  DES SONORITÉS,  CE  N'EST  PAS  UN   MODE  D'EMPLOI ;
UNE  PAGE  DE  TEXTE  INTUITIF, MÊME  SOUS  LA 

page 5
FORME  D'UN  RAISONNEMENT,  SE   LIT D'UN  SEUL  TENANT,  LA  PENSÉE  SE  REGARDE  COMME UN PAYSAGE,  À PARTIR  DU  MOT  PRINCIPAL,  DE LA  PHRASE  ESSENTIELLE,  DU DÉTAIL  IMPORTANT, DE  LA  FAON  DE

page 6
S'EXPRIMER,  DE  LA  MANIÈRE  DE  DIRE ;
CE  N'EST  PAS  UN  ROMAN    PRIMENT   LE  STYLE,  L'INTRIGUE,  L'ACTION  ET LES  SENTIMENTS ;
CE  N'EST PAS  UNE  PUBLICITÉ  QUI N'OUVRE 

page 7
QUE  SA  PETITE  FENÊTRE  INTÉRESSÉE.








page 8
Il me dit :
La plus belle image au monde
de notre humanité
qui soit,
c'est celle d'une mère,
sans couronne, sans étoiles, avec simplicité
portant son enfant contre soi,
dans sa beauté ordinaire.”

page 9
À l'encontre du grand récit
du monde,
écrit ou non écrit
qui se fonde
sur la brutalité.
Et laissons
ceux qui implorent,
en bande organisée,
à la belle saison,
page 10
des poupées
miraculeuses
vêtues d'habits
somptueux
qu'un nimbe exalte encore
jusqu'aux cieux
au-delà de nos nébuleuses.”



page 11
Dis à mon père
décédé cinq mois avant le débarquement.
que la guerre
est finie,
que la libération
est venue,
que les combats,
exploitant nos dernières inventions,
nos armées en déroute,
page 12
l'occupation,
les écoutes,
les dénonciations,
toute nos hontes sont bues.
Dis-lui de ma part :
Tu peux encore
et malgré cette croix,
être fier du pays tricolore
de ton choix,
page 13
être chic,
riche,
sans être un aparatchik
et sans triche,
retrouver tes amours familiaux
malgré les vides,
Paris,
ta ville, sous le dôme des Invalides

page 14
le cœur et l'esprit,
des heures chaleureuses,
tes intérêts,
les tâches sérieuses ;
dans le cabinet noir
tes clichés
des parties familiales joyeuses,
sont encore humides
de leur vivant espoir.”


page 15
Dis à ma mère :
J'ai lu
les poèmes
copiés par toi,
sans commentaire
superflu,
avec un soin extrême,
dans l'album de cuir usé par l'emploi,
rouge sang,
page 16
fermé par une agrafe.”
Ce sont des nymphéas
qu'on ne cueille pas,
fermés sur le secret sentiment
de celle qui en est la calligraphe.
Je veux inscrire,
les vers qu'à mon tour, j'admire
pour que vous les trouviez,
réunis avec les tiens, ô ma mère,
page 17
entre les mêmes feuillets
du recueil plus que centenaire.
       








page 18
Il y eut une première rencontre heureuse :
une genèse cosmique inte­l­ligible,
car la lumière fusa
sur les choses,
en avance de l'esprit
qui dispose.
        Il y eut une seconde rencontre heureuse : quand un

page 19
bouclier d'atmosphère nous enveloppa ;
ce fut la genèse intelligible de ce globe.
        Il y eut une troisième rencontre heureuse, loin du regard,
semblant dérisoire :
l'apparition de la membrane formant un lobe,
page 20
se dédoublant, multipliant, mais non au hasard,
pour la divine surprise
du tardigrade transparent,
qui s'organise
en vue d'un jour suivant ;
ce fut la biogenèse intelligible.
        Il y eut une quatrième rencontre heureuse, sans à-coup,
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après que les premiers poissons
respirant l'air
libre
fussent sortis de la mer
pour vivre
et construire leurs habitations ;
nous sommes sortis des ondes,
il y a des milliards de règnes
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où la nature eût exigé que tu pondes,
mais tu tenais des musa­raignes ;
puis ce fut la station debout ;
les hominidés avec leurs his­toires.
        Il y eut une sixième rencontre heureuse, quand l'intention pré­his­torique
de notre action
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nous a permis de prendre une distance avec nos impressions :
ce fut une naissance,
la pensée et l'invention des langages.
        Il y eut une septième rencontre heureuse dans le sillage
intelligible des saisons : le croissant fertile ;
ce fut le début de l'Histoire,
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marche en avant sans répit
de l'humain tiré de l'argile
et mû par l'esprit.
        Là tout est bon,
dédié à la valeur,
non par chance
mais au diapason
de l'intelligence,      
aboutissement
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admirable, digne de nos bibles,
inachevé dans le temps.
Que de bonheur
auquel nous sommes éligibles !
       




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Je demandais à mon esprit :
Qui sont ces gens en tenue blanche ?”
Il me répondit :
Ce sont les champions de la der­nière manche
des progrès humains
pour la survie.”
Et je lui disais :
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Pourquoi n'ont-il pas d'usten­siles
entre les mains ?”
Il me répondait :
Parce que c'est plus difficile
de lutter contre la nouvelle bar­barie.”



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J'ai demandé :
Qui sont ces milliers d'enfants
vivant sous la tente
à même un désert tremblant
dans l'attente
d'un avenir livré à l'imagi­naire ?”
Il m'a été rétorqué :
Ne le prends pas à la légère :
C'est la multitude sans répit
des fils de la re­vanche,
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il n'y aura pas
feuille sur branche
qui soit épargnée
partout où passera
cette armée.”



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Je contemple
ta figure sur l'oreiller,
timbre d'entière rareté,
et je t'aime ensemble. (duel grec)
Le sourire que tu m'as donné
m'accompagne
dans l'adversité :
la pénurie et la hargne.
Tu ne le vois pas,
mais je pleure
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sachant que tu paniqueras
si la malveillance t'effleure.
Souriant ou inquiet,
ton visage,
attire les amitiés
de tous parages.
Le privilège
de ton amour
m'allège
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des soucis ;
dès que tu mes souris
je me garde du piège
qui est en moi
et du mauvais tour
qui m'assiège
dans la basse-cour
des monstres froids.


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Les arbres sont ébouriffés
par un vent fort,
et je me demande :
D'où vient que je sois oublié
par les miens
tenu dans les ténèbres du de­hors
où s'agite la propagande
des païens ?”
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Je suis le seul dieu jaloux
de mes écritures.
 Les brillants cailloux
qu'un éclair capture
peuvent-ils faire peur,
porter outrage,
créer une stupeur
dont on prendrait ombrage,
jusqu'à me tourner le dos
me tenir hors de leur cercle,
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me couvrir d'un couvercle ?
Je sens combien les arbres sont bousculés,
au risque d'un vent qui ré­pande
tout leur feuillage
sur les chemins de bestiaux.
Et je me demande :
Ne finiront-ils pas déracinés ?”
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‟Sache
qu'il n'est pas bon
de prendre une posture d'a­pache
ou, sinon,
d'exprimer des pensées qui n'ont subi aucune les­­sive,
par nos intelligentsias
quand on n'est pas une autorité assise
à qui l'on passe un mot au-delà
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de ce que l'on peut attendre,
qu'on ne sait pas faire sa cour
ni bien se vendre
sur le marché qui a cours.”
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J'étais un parisien
à Lyon et Marseille ;
autres capitales
qui me furent amicales,
des plages, assidu paroissien,
l'esprit à merveille.
        Je fus parisien
en Cévennes
où je pris épouse,
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pâtre pour les jeunes, berger des anciens,
sûr de moi et léger de flouse,
je me guidais par mes an­tennes.
        Parisien
en Alès, un tantinet pharisien,
porteur de la Parole qui m'illu­mine
en pleine crise de la Mine ;
ensuite en Gardonnenque,
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non loin des berges
du Gardon,
à la saison des asperges.
ou de melons,
me battant contre sept clochers jusqu'à ce que je les con­­vain­que, avec les mots des champs et des vergers.
        Pour finir, parisien
dans le Val-de-Marne
page 40
peuplé d'Africains,
au service de la Parole qui s'in­carne.
        Peuples de France,
le parisien que je suis
vous aime tels que vous êtes,
dans un esprit
de fête
et d'espérance.
page 41
Tu lis trop”
me disait un maître que j'admire.
Mais les livres sont gros
et que faire, sinon les lire ?
On ne les déchiffre pas, on en presse le jus,
entre les lignes”.
Aujourd'hui que le temps a passé,
où je repense
page 42
aux textes que j'ai visités,
d'une lecture jamais insensée,
ne retenant des pages que leur con­­te­nu,
par-dessus les phrases et les signes,
sans en ignorer aucun
néanmoins,
à cette heure, en récompense,
je saisis les tenants
page 43
de ma propre pensée
mieux que des écus,
mais, tout comme eux, son­nants.





page 44
En classe, je rêve.
C'est un dactyle”,
dit le professeur,
‟Une longue et deux brèves”.
Comme le morse
aux éclaireurs.
Cela suffit pour que le rêve s'a­morce :
Syllabe ?
Rime avec crabe !
page 45
J'évoque ce que je reçois
de mon sens tactile,
je compte mentalement sur mes doigts.
C'est une image digi­tale.
Pourquoi souriez-vous ?”
‟A vos paroles savantes,
Mon­sieur.”
Digitale, grande plante
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violette,
qui pousse sous nos cieux,
hampes de clochettes,
qui peuplent les sentiers pour me plaire,
mais elle soigne aussi ma tante,
malade du cœur,
et nous épargne ensuite
les grandes douleurs,
dont parle Baudelaire.
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Je la visite
de nouveau,
lors de mes escapades,
quand je cherche un mot
dans la flore des lexèmes
où chante l'oiseau de jade
qui ne possède pas autant de pieds
qu'un poème.
Je rêve,
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dans la salle où je m'assieds,
élève
moyen,
et sage,
attentif
d'une certaine manière,
rêveur, mais pas dans un nuage
inventif
de la promenade
où je retiens
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et je m'évade
de toutes les lisières.
À quoi pense-tu ?
Je rêve
à partir du connu,
dont je ne prélève
rien d'actif,
le donné et l'imaginaire,
l'exact et l'intuitif,
sans me laisser distraire. 

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Imagine
une cuisine
de raison,
mère d'invention,
que ta vie soit belle ou exigüe,
notre phénoménal ressenti
n'oublie l'ombelle de la ciguë
ni le structural pissenlit.”




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